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La Lande – Acte I

Episode 6

Répétitions

La scène, toute en bois de rose, était du plus bel effet. Son décor en imposait par son réalisme : la salle de restaurant semblait donner sur un jardin paisible. Les techniciens s’affairaient çà et là, portant des projecteurs, des accessoires. Le soir avançait ; les lieux se remplissaient peu à peu de croisiéristes. Les lampions des toits en pagode s’allumaient.

Accoudée à l’une des tables, Xian terminait sa cigarette. Son visage s'éclaira d'une pointe d'espièglerie. Elle souffla un nuage dans le nez de Charon, qui grimaça.

« Angor Classics. Délicieux, n'est-ce pas ? Un vrai parfum. »

Kin' toussota et remonta le col de son pull. Il avait refusé qu'on lui couvre la tête, il avait fallu trouver un autre moyen de cacher son visage. Ils avaient repéré au moins trois gardes en rouge depuis le matin. Officiellement, ils s’assuraient de la quiétude du trajet. En réalité, les voyageurs étaient surveillés.

« Nous arrivons bientôt ? demanda-t-il.

– Dans très peu de temps… vous devriez en profiter. Vous naviguez sur le Phénix. »

Trestana traînait en terrasse. On l’avait maquillée à outrance, ses cheveux étaient dissimulés sous une opulente perruque noire. Sa silhouette pourtant massive flottait dans son hanfu rose. Pour éviter de trébucher, elle se tenait à la rambarde.

Xian la suivait d'un regard critique. Son index, qui tapotait la table depuis le début, accéléra imperceptiblement.

« Ils n’auraient pas dû opter pour le rose. Ça lui donne un air benêt. Je suis entourée de crétins. Allez la chercher, s’il vous plaît… »

Kin' s’abstint de répondre ; il se leva et partit chercher la blondine. Charon regretta vaguement d'avoir choisi le Phénix. Puis il se ravisa : Xian était assez folle pour l’aider encore, cela faisait d’elle une alliée inestimable. Et si elle jugeait qu'il fallait être habillé comme un bourgeois pour passer incognito au milieu des passagers, alors soit. Xian savait toujours ce qu'il fallait faire, et comment le faire joliment.

Les deux autres revinrent. Trestana s'assit à table, penaude. Xian ne put retenir un sourire en la voyant ainsi.

« Allons. Vous aurez tout le temps de vous balader. Buvez un coup. Où est l’aède ? »

Elle ne l’avait pas appelé “troubadour”. Un coup d’œil à sa guitare avait suffi, et Charon le savait : Xian reconnaissait un instrument légendaire quand elle en voyait un.

« Il est toujours dans sa cabine, soupira Trestana. Au moins, Bermude lui tient compagnie. »

Le voyage commencé, Alwyn avait eu la grande joie d'apprendre qu'il était sujet au mal de mer. Depuis, on ne l'avait plus vu. Jusqu’à présent, le reste de la bande ne s’était pas trop fait de soucis : il avait peu de chances de se faire repérer, calfeutré dans leur cabine première classe.

Les techniciens continuaient à s’activer autour de la scène en bois de rose. L’inquiétude du Passeur devenait visible. Cela amusait Kin’.

« Dites-nous, Dame Xian. Sans notre chef de groupe, comment chanterons-nous ?

– On le sortira de sa cabine. Il peut bien se retenir le temps de remplir son contrat. »

Le Passeur s’esclaffa.

« Quel contrat ? Il n’a rien signé avec toi. Il a embobiné les garde-côtes.

– Réfléchis deux minutes. Où est l’endroit où l’on ne vous cherchera jamais ? Sur scène, à la vue de tous. »

Charon retint un soupir. Kin’ lui épargna une réponse : il avait lu dans ses pensées.

« Nous fondre dans la masse est une bonne idée, Dame Xian. Il faut simplement que l’on s’habitue à nos couvertures.

– Un col roulé, grogna Charon. Sérieusement ? J’ai besoin de ma cape, je déteste cette forme de chapeau. »

Le problème n’était pas seulement là, et Kin’ le comprit : Charon n’avait pas d’accès direct à ses holsters. Dégainer lui prendrait plus de temps.

S’il avait tendu un tissu doré sur le pommeau de sa canne, il était plus difficile de camoufler des pistolets. Trestana avait carrément dû laisser son épée en cabine… sous la surveillance d'Alwyn. Cette option était inenvisageable pour Charon : vu l’état de l’aède, il ne lui aurait pas confié un haricot.

Xian sentit qu’il valait mieux changer de sujet.

« On y sera demain, votre calvaire est bientôt fini. Parlons un peu de la suite, voulez-vous ? Une fois à terre, nous irons tout de suite au palais. Vous vous changerez dans mes appartements.

– Nous changer ? Mais on a mis ça ce matin… protesta Trestana.

– Vous assisterez à la danse des métronomes, mon trésor. C'est une des cérémonies les plus prisées de la Lande. Je vous ferai vous changer neuf fois s'il le faut. Bref ! Lorsque nous y serons, ne regardez pas l'Impératrice. Ne levez même pas les yeux vers elle. Elle vous reconnaîtrait tout de suite. Elle cherchera d'abord à comprendre votre plan avant de vous écraser, cela vous laisse une marge… juste le temps de s'installer et que la danse soit faite.

– Le temps ne peut pas être étiré là-bas, je suppose. »

Xian posa son regard sur Kin’. Elle mit un moment à lui répondre.

« L'Impératrice garde le temps comme une murène garde son poisson. C’est sa propriété. Vous avez pu profiter de fuites jusque-là, mais elle ne lâchera rien dans l'enceinte de sa cité. »

Le Passeur reprit une gorgée de Sango.

« L’Impératrice ? Fei Wan a succédé à Gao ? »

Xian opina du chef.

« Après ton arrestation. »

Le visage de la landlady trahissait un certain dépit. Comme si, même un siècle plus tard, ce fait lui était amer. Son regard glissa vers la terrasse, et l’océan derrière la rambarde.

« La vieillesse l’a rendue dingue… ça n’allait déjà pas bien au départ. Elle est obsédée par le temps. C’est pour ça qu’elle le garde. Elle veut à tout prix arrêter de vieillir. »

Kin’ fronça les sourcils.

« L’Impératrice est une landlady. Elle est immortelle. Que lui manque-t-il ?

– La jeunesse, répliqua Xian. Une peau lisse, un dos droit, des cheveux. J’ai trois siècles de plus qu’elle. Attendez de la voir, vous comprendrez le problème. »

Elle tapota sa cigarette au-dessus d’un cendrier laqué.

« Nous ne savons pas à quel âge nous arrêtons de vieillir. Et le vieillissement peut reprendre après des années de pause. Certains landlords restent enfants… c’est assez rare, mais ça arrive. Il y a d’éternels trentenaires, d’éternels vieillards. »

Elle sembla se remémorer un événement en particulier, un souvenir qui lui arracha un rire.

« Regardez votre ami le Passeur. La première fois que je l’ai vu, il a tenté de me séduire. Et il a recommencé les fois d’après, jusqu’à ce qu’il parte pour le Temple du Roi. Il avait quatorze ans. »

Kin’ haussa un sourcil ; Trestana masqua son sourire goguenard derrière son verre.

« J’avais l’air d’avoir quatorze ans, rectifia Charon. Et protocolairement parlant, c’était parfait.

– “Protocolairement parlant”, tu veux que je leur rappelle notre dernière soirée ?

– Celle où vous avez abusé de la liqueur de litchi ? » supposa Trestana.

Son acuité impressionna le futur-roi : l’épéiste se faisait en général discrète, mais elle savait écouter. Et elle savait retenir. Xian ouvrit de grands yeux. Elle en oublia presque de souffler sa fumée.

« Tu leur as raconté ? Quelle délicatesse, Charon.

– Ils ont deviné eux-mêmes, soupira le Passeur. Je ne sais pas, je dois avoir une réputation. »

Il vida d’une traite son verre de Sango à moitié plein. Plus grande était sa préoccupation, plus grandes étaient ses gorgées.

« Dian Gong ? demanda-t-il.

– Sans illusion, elle plongerait. Fei Wan en a fait une forteresse. Vous n'aurez aucun mal à entrer, mais sortir… »

Kin' l'interrompit d'un ton ferme.

« Sortir, ce sera notre problème. Vous nous apportez déjà une aide inestimable. Nous nous en souviendrons, Dame Xian.

– Je vous en prie, flatteur. »

La jeune femme eut un rire léger, mais reprit vite son sérieux. Son regard s'égara vers la mer, encore une fois. Une mélancolie profonde assombrit son teint d’ivoire.

« Te souviens-tu du port, Charon ? … du port d’avant. Des denrées fines, des produits d’excellence, mille contrées qui se rencontraient. Et sur ce ferry… combien de fêtes ? On ne voyait ça qu'ici. »

Trestana resserra la main sur son verre. Elle s’imaginait ces scènes au fur et à mesure que Xian les évoquait. Sans doute les voyait-elle mieux que le futur-roi ; peut-être même mieux que les souvenirs flous du Passeur.

La landlady secoua la tête. Sur son chapeau, trois plumes de paon tressautèrent.

« Il y a un siècle, je croyais encore pouvoir sauver tout ça. Sauver Dian Gong et me sauver. »

Un lourd silence pesa sur la salle. Charon reposa lentement son verre.

Ils entendirent du grabuge près de l’entrée. Deux serveurs relevaient non sans peine une silhouette chancelante. Xian fronça les sourcils. La politique du ferry à l’égard des ivrognes était sans pitié.

Elle était sur le point d’ordonner à son équipe de jeter le trouble-fête à la cale quand elle réalisa que ce n’était pas un ivrogne, mais un aède terriblement malade. Alwyn se plia en deux pour réprimer un énième haut-le-cœur ; Bermude quitta son épaule et trottina jusqu’à celle du Passeur. Verdâtre, l’aède se redressa à grand-peine.

« Les gars, on a une scène à assurer, lança-t-il. En place pour la répétition, zou ! »

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