la maison d'édition de séries littéraires

La Lande – Acte I

Episode 5

Des plumes

6ème jour avant les calendes de septembre

« Pourquoi patrouiller avec moi, capitaine ? Mianju aime bien patrouiller le soir.

– Mianju me hait. Et il faut que tu décuves. »

Tang grommela une protestation inintelligible. Peu de soldats appréciaient de patrouiller à cette heure et dans ce quartier. Quand le soleil retirait sa traîne pimpante des ruelles étroites, il laissait la place à un brouillard épais, qui serpentait le long des façades tortueuses. Les pavés irréguliers devenaient des pièges pour les promeneurs tête-en-l'air.

Ce n'était pas le seul vice de cette zone modeste. Les petits bandits pouvaient y semer leurs victimes facilement. Les détrousseurs pullulaient.

Pourtant, Lian trouvait ces lieux apaisants, presque poétiques. Elle laissa traîner son regard sur les enseignes lumineuses qui commençaient à éclore. Des marchands sans échoppes allumaient des lampes à pétrole pour éclairer leurs étals sauvages. Quelques enfants s'attroupaient autour des friandises colorées. Sous une corniche sculptée en forme de singe, un vieillard vendait des livres.

« On arrive au Nid », signala Tang.

La capitaine hocha imperceptiblement la tête. Depuis deux semaines, ils devaient inspecter tous les établissements de nuit par mesure de précaution. Le Nid, cabaret cossu, n'échappait pas à la procédure. Peu de chances que les nobles diplomates de Fortuna s'y égarent pendant leur séjour ; mais les ordres étaient les ordres.

« Ça sera rapide, dit-elle.

– Le temps d'une danse, j'espère. C'est Tiao ce soir.

– Ça prendra le temps d'une inspection. Si je te vois avec un verre dans la main, je t'égorge avec. »

Ils s'engouffrèrent dans une petite salle enfumée. Des lustres éclairaient faiblement les lieux, chargés de grappes de fleurs. Des étoffes bleu nuit drapaient les tables rondes. Des soldats, en permission ou à la retraite, buvaient du Sango. Certains étaient accompagnés de leurs épouses. Trois dos courbés s'alignaient au comptoir du bar.

On se retourna à peine lorsque le duo entra. Leur présence ici n'était pas une menace. Le Nid était aussi vieux que Dian Gong elle-même. Jamais son existence n'avait été remise en cause. Il s'agissait d'un contrôle de routine.

L'attention des clients était accaparée par le spectacle qui approchait. Au-dessus de la scène, un idéogramme unique reluisait, gravé à l'or sur une affiche. Il n'y aurait qu'une danseuse ce soir-là ; elle en valait des milliers. Les habitués le savaient. Ils fixaient l'estrade telles de sages statues de marbre. Une musique lascive débuta. Des applaudissements s'élevèrent. Lian passa devant son soldat.

« Je fais le tour. Reste à l'entrée, dit-elle.

– Reçu, capitaine. »

Elle rasa les murs couverts de photographies. Les artistes les plus glorieuses la suivaient d'un œil espiègle depuis leur carré de papier glacé. La capitaine passa par les loges aux portes tendues de velours que la vedette venait de quitter. Elle examina méthodiquement la cave. Le Nid pouvait encore se targuer de receler de bonnes bouteilles, à l'heure où la plupart des établissements du quartier s'étaient mués en débits douteux.

Il n'y avait rien à signaler. Lian remonta ; le spectacle approchait de sa fin. Il lui fallait attendre que Tiao eût fini sa représentation pour lui parler. C'était elle, la propriétaire. Lian n'appréciait jamais ce moment. Il la mettait mal à l'aise. La danseuse devait éviter son regard, comme tous les étrangers à la famille impériale ; mais la capitaine avait la sensation diffuse qu'elle le faisait pour une raison autre que le protocole.

Elle se replaça aux côtés de Tang. S’il avait fait l'effort de ne rien commander, il ne se privait pas de dévorer du regard ce qui se passait sur scène. Lian ne le reprit pas. Il était difficile de porter les yeux sur autre chose, quand on avait une telle image devant soi.

Tiao disparaissait sous un bouquet de plumes pailletées, d'un bleu profond. La capitaine ne pouvait qu'imaginer la lourdeur du costume. La meneuse de revue n'en montrait rien. Elle tournait sur ses semelles d'une hauteur disproportionnée avec l'assurance d'un héron. Elle ne dansait pas. Son manège ressemblait à un flottement, une suspension entre deux ciels. Difficile de dire si elle était femme ou oiseau. Les lumières sublimaient cette créature hybride surgie d'un autre temps. Parfois, un déhanché lancinant laissait apparaître sa silhouette, roseau au milieu des lourds ramages. Puis elle s'évanouissait aussi vite, dans un sursaut désinvolte de ses ailes. Elle excitait l'imagination telle une magicienne sur le point de dévoiler son prestige.

La musique s'estompa dans une dernière note vibrante. Le point d’orgue était imminent. Lian s'apprêta à rejoindre la scène. Un imprévu la stoppa net.

Doucement, les plumes s'écartèrent. Tiao se révéla, couronnée de sa coiffe fantasque. Mais quand le public se leva pour l’applaudir chaudement, elle resta figée ; son regard avait par accident croisé celui de Lian.

Si la capitaine craignait les entrevues avec Tiao, c'était à cause d’un doute. Un doute absurde mais tenace qui lui pinçait le cœur année après année. Ce soir-là, dans ces yeux qu'elle contemplait enfin, la jeune fille trouva une certitude terrible. Elle y vit le regret et la douleur. Elle trouva la honte que la dignité s'efforçait d'étouffer.

Lian Wen chancela comme si elle venait de recevoir un coup. Son esprit vrillait. L'impératrice du Nid, l'impératrice de Dian Gong, elle les mélangea toutes, s'y perdit.

Tiao descendit de scène. Lian paniqua.

« Je rentre. Je t'envoie Mianju. »

Tang cessa d'applaudir, surpris.

« Qu'est-ce que vous avez, capitaine ?

– Un étourdissement. Ça doit être la pression, ces derniers jours. Je vais m'allonger. »

Lian se précipita hors du cabaret sans attendre de réponse, et avala de grandes bouffées d'air. Elle avait l’impression de sortir d’une longue apnée. En se remettant en marche, elle essaya de ne pas courir.

Les visages se confrontaient toujours dans son crâne – l'un sur un portrait dans la galerie impériale, l'autre sur un vulgaire cliché sépia. L'impératrice du Nid, l'impératrice de Dian Gong. Ce n'étaient pas les mêmes, décidément pas. Alors pourquoi cette certitude la rongeait-elle ?

* * *

Elle n'avait pas dormi de la nuit lorsqu'elle se présenta au palais. On la laissa entrer avec une salutation – elle était chez elle. Lian s'engagea dans les couloirs qu'elle connaissait par cœur. Devant la porte d'opale qui menait aux appartements impériaux, les gardes s'écartèrent docilement. Leur capitaine ouvrit les battants à la volée et ne s'arrêta qu'au milieu du salon.

La porte se claqua telle une sentence. Lian avait passé des heures à préparer mentalement des phrases, des explications. Mais quand elle vit Fei Wan assise près de l'Empereur, prenant le thé, toutes ses répétitions s'envolèrent. Elle ne put lâcher que son affirmation la plus brute.

« Mère n'est pas morte en couches. »

Un silence assourdissant frappa dans la pièce. L'Empereur pâlit ; la princesse Fei Wan garda un visage neutre mais son regard pétillant trahissait une certaine curiosité.

Lian, qui d'habitude vénérait le calme, ne pouvait soudain plus le supporter.

« Mère n'est pas morte, répéta-t-elle. Je l'ai vue hier. »

Gao sortit enfin de sa paralysie. Il reposa lentement sa tasse de porcelaine fine sur la table.

« Lian Wen … qu'est-ce que tu racontes ? Votre mère est décédée en te mettant au monde. Par la grâce de la Faë, les médecins t'ont sauvée toi. Tu ne peux pas t'en souvenir. Fei Wan avait cinq ans, elle a assisté aux funérailles. »

La princesse resta silencieuse, et termina son thé comme si de rien n'était. Mais Lian n'en démordait pas.

« J'ai croisé son regard et j'ai ses yeux. »

L'Empereur l'interrompit. Il commençait à gronder.

« Je le répète. Ta mère est morte en te mettant au monde.

– Celle dont le portrait est à la galerie ? Je n'ai rien d'elle. Fei lui ressemble, pas moi. »

Le silence devint tel qu'on eût juré entendre les grains de poussière tomber sur le tapis. Lian commençait à regretter son audace. Quelques jours avant la danse des métronomes, un scandale n'était pas une idée judicieuse. Elle resta immobile dans l'attente de la réponse. Cette dernière ne vint pas du souverain. Ce fut Fei Wan qui réagit. Elle quitta son divan et lissa son hanfu brodé de fleurs.

« Je crois que je n'ai rien à faire ici. C'est entre vous. Il faut que je m'entraîne. »

La princesse vérifia que sa coiffe de pivoines était proprement fixée, puis se dirigea vers la sortie, sans un regard pour sa sœur. En la contournant, elle asséna sa dernière remarque.

« Voilà pourquoi le peuple doit baisser la tête : pour que les bâtards ne voient pas leurs parents dans les yeux. »

La porte s'ouvrit et se referma. Lian ne bougeait toujours pas. Elle avait le souffle coupé. L'Empereur, lui, releva enfin les yeux vers sa fille. Il désigna le divan que venait de quitter la princesse. Sa main quitta le refuge de sa manche ; la jeune femme la vit trembler. Le masque divin semblait sur le point de se fissurer.

« Assieds-toi », dit-il.

Elle hésita avant de s'avancer. Elle eut l'impression que ses jambes se scindaient à chaque pas. Pour la première fois depuis des années, Lian ne pensait plus à la droiture de son dos, à la prestance de son port. Elle ne s'en sentait plus la force.

Elle s'assit sans grâce. Gao versa lui-même le thé. Il parla longuement.

Être averti des dernières sorties, directement par emaill
Recevoir la Newsletter