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La Lande – Acte I

Episode 4

La sœur

7ème jour avant les calendes de septembre

« Rosario Lucia … Salvo Battiste … Altiero Massime. »

L'Empereur Gao énumérait ces noms en rédigeant un édit. Lian restait silencieuse à l'entrée du cabinet. C'était une pièce étroite, un écrin d'or aux murs couverts de bibliothèques. Des grains de nacre gouttaient dans un petit sablier.

Un lotus s'ouvrait sur le vitrail derrière le souverain. Une auréole autour de sa tête. Lian suivait du regard la main impériale qui dansait sur le papier. Son bruit régulier berçait le cœur.

L'Empereur parapha l'édit. Il s'éclaircit la gorge, et le lut à voix haute.

« Attendu que la Cité des Lionnes et la Cité du Temps sont liées par l’amitié ; attendu que pendant les quatre jours de la danse des métronomes, il incombera à la garde impériale de protéger la délégation de Fortuna, dont les membres sont ici désignés par leur nom, avec autant de loyauté que l’Empereur lui-même ; par le présent édit, commets et confirme Lian Wen dans le poste de capitaine. J’ai dit. La date… l’heure… voilà. Tu peux venir. »

Lian s'approcha du bureau et s'inclina. Son rang lui permettait de ne pas se prosterner. Elle attendit que Gao reprenne.

« Redresse-toi. Prends, et fais honneur à la cité. »

Elle ne se redressa qu’après avoir pris à deux mains l'édit roulé. C'était maintenant réel. Les grands de Fortuna ! Elle allait assurer la surveillance de la plus prestigieuse des délégations, pour la première fois de sa carrière. Gao rajusta le col de son hanfu jaune. Une certaine tendresse passa dans son regard sombre.

« J'ai cru que tu plaisantais, quand tu as voulu prétendre à ce poste. Tu venais de fêter ton seizième anniversaire. Et te voilà, huit ans plus tard.

– Toujours seize ans et toujours fière comme une gamine. »

La réplique provenait de l'entrée. L'Empereur et sa fille se retournèrent.

Une jeune femme s'avançait vers eux d'une démarche aérienne. Une ceinture de jade cintrait sa robe écarlate ; les dames de compagnie avaient relevé ses cheveux en une coiffure savante. Ce jour-là, elle ressemblait à une fleur de grenadier. Le lendemain, elle trouverait autre chose pour ravir les regards.

La princesse héritière Fei Wan était d'une beauté divine et d’un esprit acéré. Pas un de ses mots, pas un de ses gestes ne manquait de grâce. Le ciel l’avait dessinée. Elle tenait cela de sa mère. Elle dépassait d'une tête sa sœur cadette.

Lian s’oubliait en sa présence. Elle se prenait à remercier son éternel uniforme : au moins, il adoucissait sa silhouette carrée, masquait sa peau tannée par l'entraînement. Il lui permettait de disparaître.

Chaque fois qu’elle voyait Fei Wan, la capitaine en était persuadée : Dian Gong était dans une ère de grâce. Elle verrait se succéder deux grands dirigeants.

« Un problème ? demanda l'Empereur.

– Le maître de danse est un incapable. Je ne serai jamais prête à temps s'il continue à me mettre des bâtons dans les roues. »

Lian suivit Fei du regard tandis qu'elle s'asseyait devant le bureau. Toujours debout, elle recula à petits pas, et prit la place qui incombait à la garde : dans le décor.

« Tu seras magnifique de toute façon.

– Je dois l'être encore plus, père. »

Pour l'aînée aussi, la danse des métronomes de cette année allait être décisive. C'était elle qui allait l'exécuter. Dès le départ, elle s'était fixé un objectif : battre le record établi vingt ans plus tôt par la fameuse Tiao. Il ne serait pas dit que l'héritière du trône dansait moins bien qu'une simple meneuse de revue.

C'était placer la barre très haut. À l'époque, seuls deux des appareils ensorcelés ne s'étaient pas arrêtés au dernier pas – deux, sur neuf-cent quatre-vingt-dix-neuf.

Fei Wan visait la perfection. Elle s'entraînait sans compter, et les jours où elle assurait sa protection, Lian voyait les servantes bander ses pieds martyrisés. La princesse se faisait masser aux plantes chaque matin avant l'échauffement. Elle ne pipait mot sur la difficulté de la chorégraphie. Ses seules plaintes visaient ses professeurs, qui ne lui offraient jamais le niveau escompté.

Gao croisa les mains sur son bureau laqué.

« Que voudrais-tu ? s'enquit-il.

– En changer.

– À une semaine des fêtes, ce ne serait pas sage. Je vais lui en parler personnellement. Ce sera arrangé.

– J'espère. Je veux que tu sois fier de moi. »

Elle sembla se détendre. Ses épaules laiteuses s'abaissèrent. La jeune femme se permit quelques banalités, d'un ton distrait.

« Les préparatifs avancent ?

– Les plans sont tenus. Je viens d'attribuer à Lian la mission de sécurité des grands. »

Fei Wan ne jeta pas un regard à sa sœur.

« Ah. Nous allons encore devoir partager notre garde privée avec eux ?

– Et j'espère que nous le devrons encore longtemps. Il faut ce genre de petites choses pour former une relation profonde : offrir aux étrangers le meilleur de ce que l’on s’offre. Tu le comprendras quand…

– … je serai à ta place. Oui. »

Un tic infime traversa les paupières de Lian. Jamais elle ne s'était permis d'interrompre l'Empereur. Fei avait assez d’assurance pour le faire.

« Occupe-toi de tes répétitions, ma fille. Ne pense à rien d'autre. Le jour venu, tu sauras nous éblouir. »

La princesse fixa son père, et durant un instant, elle sembla sur le point de rétorquer. Puis elle se leva.

« Je ne te décevrai pas. »

Fei daigna à peine esquisser une révérence avant de quitter la pièce. L'Empereur ne bougea pas, son regard plongé dans le vague.

La capitaine serra l'édit roulé dans ses mains et fit quelques pas vers la sortie.

« Je vais y aller aussi, père.

– Oui, tu as du travail. »

C'était peu dire. L'ordre était donné désormais : il fallait répartir les hommes et les rôles, prévoir les scénarios possibles, faire réviser le protocole. Lian en eut presque le tournis. Cette responsabilité qu'elle avait désirée pesait désormais de tout son poids sur les épaules.

« Lian ? »

Elle exécuta un demi-tour d'une netteté militaire.

« Oui, père.

– Fais de ton mieux.

– C'est ce que je ferai. »

L'Empereur hocha la tête. Les lueurs multicolores du vitrail dansaient sur la soie jaune de son hanfu et animaient son visage singulier.

« Sache que je dors paisiblement depuis que tu nous gardes, ma fille. »

Lian ne sut quoi répondre. Elle ne parlait que peu de ses sentiments.

Alors elle se mit à genoux et se prosterna, comme elle aurait dû le faire si elle n'avait été qu’une simple soldate.

« Allons, allons… ce n'est plus de ton âge. File. »

Elle s'éclipsa. En se retournant, elle décela une émotion profonde sur le visage de son père. Cette impression la suivit sur tout le chemin jusqu'à la caserne ; puis les préparatifs débutèrent et le trouble quitta son esprit.

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