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La Lande – Acte I

Episode 33

Fin du prologue

La silhouette ne ralentit que lorsque les ruines de Trinova furent en vue

C'était de là que partait l'arc-en-ciel. Le tas de pierres disloquées n'avait pas bougé depuis le départ des duellistes. L'averse pliait les mauvaises herbes, propageait la rouille sur les grilles. Un renard malingre s'affairait à creuser son terrier au pied des briques. Il détala à l'approche de l'inconnu.

Ce dernier s'avança prudemment dans les décombres. Au milieu de ceux-ci gisaient les restes du philosophe qui avait jadis partagé la cellule de Charon.

Le visiteur s'arrêta enfin. Il s'accroupit aux côtés du vieillard et, avec toutes les précautions, ôta la ceinture qu'il avait encore autour du cou.

« Un siècle dans c’te carcasse… y a pas idée. T'aurais pu choisir quelque chose de moins décrépi. »

Aucun mot ne vint du cadavre. Mais il y eut une réponse. La main noueuse se leva vers le ciel ; les doigts décharnés s'ouvrirent et se refermèrent, comme le bec d'un oisillon affamé.

L’autre comprit. Il fouilla un moment dans les poches de son manteau, puis en sortit un masque. C’était un prosopon en argent, figurant un jeune homme qui riait. À peine eut-il tendu l'objet que la main cadavérique s'en empara. Avec un empressement manifeste, le mort se plaqua le masque sur le visage.

Alors, la main perdit ses rides. Il en alla bientôt de même pour le torse visible sous les guenilles. Les cheveux noircirent et bouclèrent, bientôt dissimulés par une capuche qui prolongea le masque.

L’ex-vieillard se releva doucement. Une ample toge grise se déploya et toucha le sol dans un bruit sourd. Le métamorphe se tourna enfin vers son compagnon. Il parla – sa voix n'avait plus le ton chevrotant du vieillard.

« Il te manque un doigt. »

La silhouette grimaça intérieurement. Elle aurait dû lui donner le masque de l'autre main.

« Bermude a perdu un bout d'queue à Dian Gong.

– Ah… tu te fais toujours passer pour un singe.

– Un ouistiti. J’aime bien. C'est plus pratique pour les suivre.

– Je m'en doute. Pourquoi es-tu passé me voir autant de fois ?

– J'attendais qu'tu reviennes. La Faë a un message pour toi…

– Oui oui, je l'ai entendu. »

Ils se tenaient l'un face à l'autre dans une attitude étrangement solennelle.

« Je dois la rencontrer au Temple de Verre. Elle m'a donné la date.

– Normal. Un siècle sans voir la Faë, tu t'rends compte !

– Je m’en suis rendu compte. Ce siècle a été long. Je me demande comment le Passeur y a survécu. »

En disant cela, l'homme avait levé les yeux. L'arc-en-ciel ne faiblissait pas.

« C'est toi qui l'as dessiné, hein ? demanda-t-il au métamorphe.

– C'est moi. Je suis plutôt fier de mes couleurs. Reste plus qu'à les suivre.

– Tu sais où ils iront en premier ?

– Nous allons le savoir tout de suite. »

Le métamorphe ouvrit une main gantée ; une obole d'argent y reposait. D'un geste habile, il jeta la pièce en l'air. Elle retomba dans sa paume.

« Face. Direction Fortuna.

– … Fortuna, s'tu veux. »

Ils quittèrent les ruines et entamèrent une marche tranquille dans le parc en friche. Le manteau de la silhouette se fondait dans l’herbe rousse ; le métamorphe, lui, avait l'air d'un nuage de fumée. Seul le masque au sourire goguenard lui donnait un visage.

« Tu es au courant de tout s'qui s'est passé, je suppose ?

– Évidemment. Je suis chargé de narrer l'histoire. Tout se passe comme prévu pour le moment. Mais je dois avouer que l'aède m'a surpris. « Le Fabuleux Quartet », quel nom de cabaret. Effacer ? Ne pas effacer ?

– C’t’un chouette nom. Surtout s’ils chantent.

– Oh, ils chanteront. »

Ils finirent de descendre la colline. La pluie montrait ses premiers signes de faiblesse. Elle laissait derrière elle un air vaporeux, presque doré.

« Tu devrais les rejoindre tout de suite. Charon risque de s'apercevoir que son ouistiti a disparu.

– Oh, encore un peu ! Raconte-moi c'qui va s'passer. »

Le Chœur retint un soupir mais obtempéra. Il commença son récit, tandis que le duo s'éloignait sur la piste brune.

« Ainsi, le Fabuleux Quartet décida de suivre le pont du ciel. Encore fallait-il traverser l'océan… »

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