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La Lande – Acte I

Episode 32

Ides de mars

La bande resta ainsi, silencieuse et abattue, quelques minutes encore. Pour la première fois depuis le début de leur périple, quelqu'un avait volontairement donné sa vie pour leur cause. Ils se demandèrent combien il y en aurait encore avant qu'ils n'atteignent le Temple de Verre. Combien de sang ?

« Tu pleures, Kin' ? »

Le futur-Roi leva un regard étonné vers Alwyn. Il ne pleurait pas. Quelle que soit la tristesse du moment, il ne pleurait jamais. Il cligna tout de même des yeux pour vérifier qu’ils étaient secs.

« Je ne pleure pas.

– Alors qu'est-ce que tu as sur la joue ? »

C'était bien de l'eau. Kin' fronça les sourcils. Une deuxième goutte lui tomba sur la main.

« Ça vient d'en haut, fit Charon. »

Ils levèrent tous la tête. Les gouttes se multiplièrent ; et bientôt, une véritable averse tomba sur les aventuriers. Ils fixèrent le ciel sans bouger, entre l'émerveillement et la crainte sourde. L'eau balaya la table et la crasse dans le cendrier. Elle tambourina sur le toit de tôle de la station au rythme d’une marche guerrière – une marche victorieuse.

Kin' constata enfin ce que personne n'osait formuler.

« Par la Faë… il pleut. »

Ils étaient déjà trempés quand leur joie explosa. Trestana se leva brusquement, l'aède se jeta à son cou. Lian Wen rit et recueillit l'eau pour s'en frotter les joues et les tempes – rare et merveilleuse vision que ce sourire, sur ce visage. Le futur-Roi jeta un regard à Charon. Le Passeur gardait les yeux rivés sur la voûte grise.

Une véritable ivresse, enfin.

Il lâcha un rire et finit par se lever à son tour pour traverser le parking d’un pas incertain. Hagard, il entra dans la boutique. Daniel se tenait recroquevillé derrière son petit comptoir, tremblotant comme une souris prise au piège. Le fracas des gouttes sur la tôle le terrorisait.

« Monsieur… vous êtes trempé ? » bafouilla-t-il.

Charon s'approcha du comptoir et s'y accouda, répondant d'une manière tout à fait anodine.

« Il pleut. Ce sont les ides de mars. »

Daniel faillit s'évanouir.

« Mais !… il n'a pas plu depuis…

– … la disparition du roi.

– Rita ! RITA ! Ramène les gamins ! »

La femme du boutiquier descendit les escaliers en trombe, paniquée, chacune de ses mains dans celle d’un fils. Les garçonnets ouvraient d'immenses yeux perdus.

« Dehors, vite ! Il pleut ! C’est pas arrivé au moins depuis grand-papy, allez ! Ouste ! »

Toute la famille sortit. Par la vitrine de la station, Charon les vit hésiter avant de s’avancer sous l’eau. Ils durent s’armer de courage avant de quitter le préau. Le passeur entendit leurs cris ébahis. Non loin, Trestana et Alwyn se couraient après comme des enfants. L'eau leur battait le visage. Kin' avait fermé les yeux, la tête rejetée vers le ciel. La Dame Lotus contemplait, fascinée, leurs verres qui débordaient.

Il ne pleuvait qu'aux ides de mars, sur la Lande. C'était ainsi que la Faë annonçait le printemps.

Le temps était revenu.

« Bien joué, Xian ». Une gratitude sans limite submergea le Passeur. Il contourna le comptoir pour prendre ce qu’il était venu chercher – une bonne bouteille, de quoi alimenter sa flasque. Au moment de payer, une idée germa dans son esprit. Sur l'étagère à tabac, il choisit un paquet d'Angkor Classics et le posa près de la bouteille de Sango.

Quand il ouvrit la bourse enchantée, il découvrit une obole d'argent. Il fronça les sourcils : les oboles n’étaient plus en circulation sur la Lande depuis une éternité. C’était la première fois que l’objet dysfonctionnait. Après une courte hésitation, Charon laissa la pièce dans le sachet de cuir et en choisit une autre, valide, qu’il déposa sur le comptoir.

L’air chargé d’humidité ne l’aida pas à étouffer son trouble. Des souvenirs s’agitaient dans sa mémoire, une mémoire plus lointaine.

La dernière fois qu'il avait vu une obole d'argent…

Un bruit humide le tira de ses pensées. La poussière sur ses bottes s’était changée en boue. Il fallait qu’il s’y réhabitue. Alwyn et Trestana avaient cessé leur chahut et étaient revenus s'affaler autour de la table.

Kin' ouvrit ses yeux clairs à son approche.

« Tu es allé acheter quelque chose ?

– Des cigarettes.

– Ne trouves-tu pas que tu bois déjà assez ?

– Ce n'est pas pour moi. »

Kin’ jeta un regard au paquet. Il reconnut la marque.

« Je comprends. Bien, penses-tu être capable de nous mener à l'autre bout de l'arc-en-ciel ?

– Pardon ? »

Automatiquement, Charon regarda vers la côte.

Un arc-en-ciel avait émergé des nuages et lançait une passerelle chatoyante à travers l’océan.

L'esquisse de sa courbe se perdait dans la brume, au loin. Là-bas, c'était la côte opposée. Un prolongement de la Lande, puisque la Lande était tout. Fortuna les attendait ; et le duché aux Cendres ; et la forêt de l’Élysée ; et d’autres contrées qu’ils ne s’imaginaient pas. Avec leur progression grandissaient les dangers.

Cette côte-là, Charon lui-même ne la connaissait pas entièrement. Mais il savait ce qui se trouvait à l'autre bout de l'arc-en-ciel – toute la bande le savait.

Le Fabuleux Quartet quitta la table et s'approcha de la crête des falaises pour mieux contempler le tableau. Aussi loin qu’ils s’en souvenaient, aucun des duellistes n’avait assisté à un tel prodige. Même Alwyn douta : avait-il déjà vu quelque chose d’aussi beau, chez lui à Paris ?

Charon rajusta son chapeau ruisselant. L'obole d'argent rechignait à quitter son esprit. Il rejeta alors le bras en arrière et lança de toutes ses forces le paquet d'Angkor Classics. Quelques cigarettes en tombèrent et furent emportées par le vent hargneux. Puis le morceau de carton chuta à son tour. Les vagues le taillèrent en pièces. Le Passeur cacha ses mains glacées sous sa cape.

« Soit, dit-il. L'autre bout de l'arc-en-ciel »

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