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La Lande – Acte I

Episode 31

Daniel’s Station

La bande roula le long de la côte toute la nuit. Bien que la cité-île fut immédiatement détruite par la mort de sa landlady, les duellistes n’arrivaient pas à trouver le repos si près de ses frontières.

Les falaises blanches s’étaient assombries. Des récifs pointaient en rang, dents acérées d'un monstre de pierre. La Lande déchiquetait l’océan dans sa gueule immobile, puis recrachait des torrents d’écume.

Leur long trajet avait achevé de mettre les réservoirs à plat. Contraints et forcés, ils cherchèrent un endroit où faire le plein. Par chance, ils n'eurent pas besoin de pousser leur monture longtemps. Une enseigne opportune était apparue dans la brume éternelle de la Lande : Daniel’s Station.

C’était un petit bâtiment un peu défraîchi, dont le nom clignotait en lettres de néons sur toit plat. Une vitrine clairsemée donnait à voir une boutique de souvenirs. Un petit préau abritait des jeux pour enfants. Quatre pompes attendaient, leurs lances sagement rangées. La station ne payait pas de mine. Pourtant quand ils s’y arrêtèrent, une respiration suffit aux duellistes pour constater que l’air n’était pas vicié. Aucune illusion ici. Et aucun soldat rouge ne les attendait.

Le coup de chance était excessif, mais les aventuriers renoncèrent à y réfléchir. Leur épuisement oblitérait le reste.

« Bermude a des raisons d'être fâchée. »

C'était la première phrase de Charon depuis qu'ils avaient quitté la crique. Ce n'était pas si mal : Lian Wen n'avait pas décroché un mot. La quatrième duelliste n'était pas la plus loquace. Kin' n'avait parlé que pour passer commande à la boutique. Ils s’étaient assis autour d’une des trois tables de pique-nique disposées le long de la côte.

Kin’ faisait tourner entre le pouce et l'index son pendentif en étoile. La résistance de la chaînette durant les derniers évènements relevait du miracle.

Alwyn lâcha un instant le jus de fruits qu'il sirotait.

« Elle n'a pas l'air de souffrir.

– Les ouistitis sont des êtres fiers, aède. »

Charon essayait de maintenir l’animal en place pour panser sa queue. L'extrémité avait été sectionnée dans leur fuite de Dian Gong. Kin' les surveillait du regard, tapotant du doigt sa tasse de café. La fatigue du voyage avait tiré ses traits ; la lassitude délavait son regard clair. Trestana avait caché son visage dans ses bras croisés et ne bougeait plus. Les boucles dorées, libérées de la perruque, dévalaient ses épaules voûtées. Son thé noir finissait de refroidir. Elle s'était probablement assoupie.

Alwyn luttait contre la lourdeur de ses propres paupières. S’il attendait suffisamment, peut-être que le café ferait effet.

« Et voilà, conclut-il. C’était une nouvelle aventure du Fabuleux Quartet. »

Charon étouffa un soupir, sans lever les yeux de son singe.

« Complètement oublié cette histoire, marmonna-t-il.

– C’est votre nom ? » fit Lian, enfin intriguée.

L'aède bomba la poitrine, comme s'il évoquait des habitants de l'Olympe.

« Et comment, que c’est notre nom. »

Kin' eut un sourire presque attendri pour son vassal.

« Nous ne sommes pas un groupe de musique, Alwyn.

– Et nous sommes cinq, surtout », grommela Charon.

L’aède grimaça. Il n’avait pas songé à ce nouveau paramètre.

« Alwyn le Lumineux et son Fabuleux Quartet, ça vous va ?

– _Rien _ne va, Al’. Bois ton jus. »

La Dame Lotus ne réagit pas tout de suite. Ils crurent qu’elle s’était de nouveau murée dans le silence. Mais elle prit ce temps pour porter la main à son crâne, et retira ce qu’elle avait dans les cheveux : un petit peigne couleur charbon, piqué d’une fleur bleue. D’une main experte, elle entreprit se recoiffer.

« Personnellement, je trouve ça agréable. Le Fabuleux Quartet, ça fait penser à une bande d’amis.

– Ce que nous sommes, ironisa Charon. Une bande de joyeux drilles. Des troubadours du sourire. »

Daniel, le propriétaire de la station, vint à leur table. Il frissonna en quittant le préau : ses étranges clients avaient insisté pour s'installer dehors sous prétexte que le vent froid les aiderait à rester éveillés. Le quinquagénaire faillit pouffer en les voyant : leur méthode n'avait pas l'air de fonctionner. Il se garda pourtant de faire un commentaire. Les motos qu'on lui avait confiées l'intimidaient. Des machines comme celles-là, on n'en voyait qu'une fois tous les siècles.

« Tout va bien ? s’enquit-il.

Lian Wen rassembla ses mèches corbeaux et y repiqua son peigne. Charon continuait à lutter contre son ouistiti, Alwyn contre la somnolence, et Trestana dormait définitivement. Seul Kin' leva le regard. Il rassura le patron d'un sourire aimable.

« Ne vous inquiétez pas. Le voyage nous a fatigués.

– Je venais vous prévenir que le plein était fait.

– Ah, merci beaucoup. »

Un bout de papier dépassait de la poche du gilet de Daniel. Le duelliste le repéra.

« Est-ce un journal que vous avez là ?

– Un… oui, oui. Le Daily Glass. (Il sortit le journal roulé.) Vous voulez y jeter un œil ?

– Ce serait avec plaisir. Nous vous le ramènerons, merci. »

Daniel retourna s’abriter du vent dans sa boutique. Kin' étala soigneusement la gazette sur la table. Ses compagnons de route se rapprochèrent quelque peu, qui bâillant, qui se frottant les yeux. La une du _Daily Glass _les sortit définitivement de leur torpeur.

Assassinat de l'Impératrice – la landlady du Phénix mise à mort

Charon lâcha Bermude, qui en profita pour fuir ventre à terre. Alwyn ouvrit la bouche, et ne parvint pas à la refermer.

« Mais… la momie est morte ! bafouilla-t-il. Comment ?

– Ringrose. »

Ils se tournèrent vers Lian Wen. Elle triturait le peigne entre ses doigts fins, son regard perdu dans le vague. Charon ressentit sa peine. Il ressentit ce lien puissant qu’il avait perçu chez Xian, lors de leur dernière nuit sur le Phénix.

Ces deux femmes étaient intimes. Et la première chose que Lian avait vue en sortant d’une transe de cent ans, c’était la rupture de ce lien.

« Kardinal Ringrose lui a tranché la tête, murmura-t-elle d’une voix blanche.

– Au lieu de nous poursuivre ?! Quel lâche ! »

Alwyn avait crié. Trestana se réveilla en sursaut.

« Quoi, qu'est-ce qui se passe ?

– Ringrose a tué Xian, cracha le Passeur, le regard noir. Il l’aura, sa médaille. Fils de chienne. »

La blondine tourna son visage bandé vers Kin'. Celui-ci lisait l'article avec attention. Il se contenta d'un commentaire, que la consternation rendit presque cynique.

« Ils ont jeté le corps à la mer. Tu as raison, Alwyn. Il aurait dû nous poursuivre. »

Ils se turent. Le vent leur parut plus froid encore.

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