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La Lande – Acte I

Episode 30

Haie d’honneur

Kin’ réagit avec un temps de retard ; il reconnut le lotus bleu tatoué sur son dos. D’où était-elle arrivée ? Les avait-elle suivis ? Il se retourna. Le couloir derrière eux était jonché de cadavres.

Derrière leur ligne de défense, les incendiaires oublièrent un instant leur travail. Ils regardaient la danseuse, hébétés, leurs jarres encore pleines dans les mains.

L’un des arquebusiers, un peu plus vaillant que les autres, bomba le torse.

« Pas un geste, rendez-vous ! Nous vous arrêtons pour outrage au titre impérial et haute trahison ! »

Lian pencha la tête d’un côté, puis d’un autre. Ses cheveux corbeau interminables touchaient presque terre.

« Gamin…

– Ne bouge pas, Charon, murmura Kin’. »

Tous deux avaient compris la gestuelle de Lian : elle s’échauffait.

« Et vous ? demanda-t-elle tout d’un coup. Avez-vous été arrêtés ? »

Les soldats se regardèrent, confus.

« Pour quoi ? lança l’arquebusier, bravache.

– Pour outrage et haute trahison. »

Une rumeur anxieuse traversa le rang comme une traînée de poudre. Leur meneur perdit patience.

« Mais… bien sûr que non ! » se récria-t-il.

Deux éclairs argentés se dévoilèrent sous les manches de la Dame Lotus.

« Dans ce cas, il faut commencer par vous. »

Elle bondit.

Le Passeur recula d’un pas ; une peur fugace traversa ses traits, et Kin’ ne lui en tint pas rigueur. Jamais il n’aurait cru éprouver un tel mélange d’épouvante et d’ébahissement.

Alwyn se cacha derrière Trestana et son suzerain. Pâle comme un linge, il marmonnait pour lui-même.

« Quelle chanson… quel chant ça va être ! »

Lian Wen ne souffrait d’aucune lenteur. Elle ne souffrait aucune lenteur chez ses adversaires. Les gardes en rouge ne parvenaient pas à terminer un seul mouvement : leur lance s’envolait, leurs mains encore accrochées sur le manche. Les arquebusiers tiraient en l’air dans la panique, se condamnant par là même – recharger n’était pas une option. La Dame Lotus s’était entraînée un siècle durant avec ses éventails. Elle en connaissait tout le potentiel. Sa danse cent fois répétée faisait un carnage. Ouverts, les plis d’argent bardés de lames tranchaient les gorges comme du papier. Fermés, ils perçaient les corps. Parfois, Lian les lançait. Les éventails dessinaient une courbe sanglante avant de lui revenir tels des faucons apprivoisés. L’arme légendaire revenait toujours au duelliste.

Puis soudain, un suprême silence. Lian Wen se tenait debout, seule au milieu d’un charnier. Elle en avait fini. Et elle n’était même pas essoufflée.

Sous les regards des aventuriers, elle se précipita vers un coin reculé, déplaça un tas de bric-à-brac et donna un coup de pied au bas d’une cloison de bois. Cette dernière trembla, puis tomba sur le côté. Lian s’engouffra dans le box caché. Elle en ressortit avec sa moto.

Même couverte de toiles d'araignées et de poussière, la machine n'avait rien perdu de son allure. C'était un modèle élancé, d'un métal couleur jade, dont les ailerons et les phares ronds rappelaient une créature marine. Rien à voir avec la bête domptée par Trestana ; c’était un modèle taillé pour la vitesse.

Un couinement ulcéré leur fit tourner la tête. Bermude les avait retrouvés. Apparemment de fort mauvaise humeur, elle s'engouffra dans le coffre de la moto de Charon, résolue à ne plus en bouger.

« La deuxième vague va arriver », lança Lian en enfourchant sa monture.

Kin’ acquiesça d’un signe de tête. Il ne fallait pas traîner. Il se saisit de son guidon, contournant les jarres de pétrole qui avaient roulé à terre sans s’ouvrir. Le reste de la bande l’imita. Cinq motos quittèrent la galerie de pierre dans un vrombissement sauvage.

Ils déboulèrent dans les rues de Dian Gong. Les riverains s'écartaient vivement sur leur passage, qui surpris, qui en colère. Ils n’avaient aucune idée de ce qui se jouait dans le palais, mais déjà, une certaine inquiétude couvait. Comme si toute la ville avait un pressentiment. Derrière eux, du côté du palais, une femme glapit.

« Sa Majesté ! On a poignardé Sa Majesté ! »

Charon serra les mâchoires. Si Lian avait pu sortir et les rejoindre, il savait ce que cela signifiait. L’Impératrice rouge n’était plus. Le sacrifice de Xian n’avait pas été vain…

Derrière eux, un bourdonnement d’abeilles furieuses gonfla. Les gardes suivaient sur leurs propres montures : des motos fuselées, d’un rouge laqué. Le passeur dégaina. Tirer depuis une moto à plein régime était un défi à sa hauteur. Ses balles ne faillirent pas. Deux motos rouges partirent dans le décor, réduisant en miettes les vitrines de magasins. Il devenait vital de ne pas se perdre dans le labyrinthe de la ville.

Tout autour d’eux, les maisons de pierre se dégradaient à vue d’œil. La peinture des échoppes commençait à s’écailler. Les pavés sous leurs roues se fissuraient. Comme cela s’était produit, un jour lointain, à Trinova ou à Messaline.

Kin' restait attentif. Surtout, ne pas se détourner du plan. Au prochain virage…

« À gauche ! Tres', c'est à toi ! »

Trestana les doubla habilement et se plaça en tête de l’équipée. Sa perruque s’envola et fut abattue en plein vol. La balle ennemie siffla à son oreille. Elle l'ignora, trop concentrée. C'était le moment où il ne fallait surtout rien rater.

Ils tournèrent brusquement à gauche, renversant au passage un étalage de fruits. Un torrent de mangues et de papayes dévala la ruelle ; un flot de jurons leur parvint depuis leurs poursuivants.

La porte ouest, toujours déserte, était désormais à leur portée. Une simple barre de bois la tenait fermée. On n'avait pas jugé utile d'en faire plus, puisque personne ne brûlait d'envie d'aller se noyer au-dehors. Personne, jusqu'à ce jour.

Trestana se coucha sur sa monture, serra les dents et appuya à fond sur les poignées d'accélération. Mille et une prières lui traversèrent l'esprit ; et à l’instant où son pare-chocs toucha la porte, ce fut la voix de Merlin qui couvrit les autres.

« Tu as grandi tellement vite. Bien mieux que nous tous. Notre grande Dame d’Avalon. »

Un craquement sinistre fit trembler les remparts. La porte vola en éclats dans la gueule de l’ours d’or. Ils se retrouvèrent hors des remparts.

Le vent marin leur sciait les pommettes. Leur premier soulagement fut de sentir un sol ferme sous leurs roues : le chemin était découvert. Ce n’était qu’un début, mais la partie la plus incertaine de leur plan était maintenant derrière eux. Les gardes s'engagèrent derrière eux, moins assurés ; cela faisait des années qu'ils n'avaient pas conduit à cette vitesse.

Malheureusement pour les duellistes, la détente fut de courte durée. La mer avait commencé à se lever, vite – bien trop vite, comme guidée par l’Impératrice dans un dernier sursaut de vie. Les vagues dévoraient l'étroite bande de pierre. Les soldats semblèrent subitement comprendre dans quoi ils s’étaient embarqués. Ils se dispersèrent dans le plus grand désordre. Les premiers chutèrent, entraînant les suivants.

Alwyn n'était pas en reste. Si Charon ne le talonnait pas, il aurait tenté un demi-tour depuis longtemps. Il s’époumona pour couvrir le chaos de l’océan.

« Kin’ ! C’est le moment pour ton plan génial ! »

Personne ne lui répondit. Paradoxalement, à ce stade critique, les duellistes retrouvaient peu à peu leur confiance. Plus ils s'éloignaient de la Cité du Temps, moins elle avait d'emprise sur eux.

Un grondement bestial monta à leurs oreilles. En relevant la tête de son guidon, l’aède vit sa mort arriver. Des lames de fond s’écrasèrent sur la digue ; mais, au lieu de se briser et d’engloutir les fugitifs, elles s’élevèrent en ligne droite vers le ciel. D’un côté comme de l’autre se dressaient deux murailles d’eau.

Elles ne tombèrent pas.

Alwyn resserra sa prise sur le guidon, comme pour s’assurer de la réalité de l’instant. Ils traversaient un canyon où jouaient toutes les nuances de bleu. Les vagues, presque immobiles, offraient mille trésors au regard.

Aux quatre duellistes réunis, le temps fait une haie d'honneur.

L'Impératrice céda face à la loi fondamentale. Les duellistes et l'aède atteignirent la plage sains et saufs. Les rares poursuivants encore en selle étaient loin derrière eux, ralentis eux aussi, quand un spasme secoua l'eau. Les vagues s’écrasèrent sur le chemin dans un fracas de fin du monde. Les gardes en rouge disparurent sous les flots.

Les cinq motos freinèrent sur le sable blanc. Les duellistes prirent une grande goulée d’air. Leurs cœurs en avaient désespérément besoin.

Repue, la mer se retira. Les vagues léchèrent la pierre dans un ondoiement régulier.

Balance-toi doucement, doux char

Arrête-toi et laisse-moi monter

Berce-moi seigneur, berce-moi seigneur

Doucement et tranquillement

J’ai mon foyer de l’autre côté.

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