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La Lande – Acte I

Episode 3

Le Phénix

« Un laissez-passer ? »

Le garde-côte hocha mollement la tête derrière son guichet. Devant lui, un homme au visage doux tapota le pommeau de sa canne. Son compagnon de route, un brun barbu, se frappa le front du plat de la main ; son chapeau manqua de tomber.

« Merde, grogna-t-il. Il faut des laissez-passer maintenant.

– Merveilleux, ironisa la grande blonde qui se tenait près d’eux. »

Les voyageurs munis du précieux sésame les ignoraient en passant la barrière devant eux. C’étaient surtout des gens fortunés des villes alentours. Autrefois, des milliers de marchandises transitaient par le port. Mais la présence d’autant de voyageurs était déjà exceptionnelle. Il y avait des traditions, des habitudes que les siècles n’entamaient pas.

Il était toujours bien vu de se montrer à la danse des métronomes.

« Allons, reprit l’homme à la canne d’un ton enjoué. Comment se présentent ses laissez-passer, Monsieur ? Et comment fait-on pour en obtenir ? Nous avons les moyens. »

Le fonctionnaire jeta un œil torve au singe perché sur l’épaule du Passeur. Puis il s’accouda au guichet. Il sentait que ça allait être long.

« Ce n’est pas une question d’argent. Enfin, pas directement. Il faut que l’Impératrice vous ait invités. Elle vous a invités ? »

Il récolta trois moues interloquées ; la blondine aux yeux bandés tourna tête. Elle cherchait quelqu’un.

« Où est Al’ ? murmura-t-elle. Kin’, Charon, vous l’avez vu ?

– Il va nous retrouver, éluda le Passeur.

– Que faire pour le laissez-passer ? » interrogea Kin’.

Charon se gratta le menton. Son regard charbonneux passait du guichet à la barrière.

« Il n’y a pas tant de gardes que ça. Si on nage le long du ponton et qu’on grimpe sur le Phénix, on devrait s’en sortir sans trop de…

– Hé, les gars ! »

Un jeune homme trottinait vers eux en faisant de grands signes. Dans son dos, se balançait une guitare. Il agitait dans une main un nœud de rubans rouges, portant chacun une tablette de bois.

« Je les ai ! Un pour chaque ! »

Il leur distribua les laissez-passer, qu’ils prirent sans y croire.

« Où est-ce que tu as trouvé ça, Al’ ? marmonna Trestana.

– Au guichet d’à côté. »

Le garde-côte fronça ses sourcils broussailleux et se pencha un peu plus sur son comptoir.

« Le guichet d’à côté ? grommela-t-il. C’est le poste du personnel.

– On en fait partie, du personnel, rétorqua Alwyn.

– Qu’est-ce que vous me… »

L’aède désigna sa bande d’un ample geste du bras.

« Moi et ma compagnie formons un groupe de musique et de chants. Nous devons assurer un divertissement à bord du Phénix. »

Si Charon avait pu tuer d’un regard, Alwyn serait tombé inerte sur le plancher du ponton. Kin’ s’éclaircit la gorge.

« Qu’as-tu fait, Alwyn ? » reprit-t-il d’un ton calme.

Le blondin se pencha vers eux, chuchotant précipitamment.

« Vous voulez monter à bord, oui ou non ? Faites-moi confiance. Mon plan est génial, je m’impressionne moi-même. »

Depuis son guichet, le garde-côte les harangua.

« Et c’est quoi, le nom de votre groupe ?

– On n’a pas…, commença Charon.

– Le Fabuleux Quartet ! » l’interrompit l’aède.

Et il bomba le torse avec fierté.

« Nous sommes le Fabuleux Quartet. Le meilleur son de la Lande ! »

* * *

« Charon, fais-moi un sourire.

– Va te faire mettre. »

Alwyn renonça à insister et baissa le regard, penaud. Kin’ posa une main légère sur l’épaule de son vassal.

« Ça va lui passer. Ne t’inquiète pas. Tu as eu une très bonne idée.

– C’est ça, grinça Charon. Encourage-le. »

Au-dessus de l’arche qui marquait la fin du ponton, pendait un panneau de bois couvert d’affichettes jaunies – des avis de recherche. La plupart étaient barrés de larges lettres rouges : ARRÊTÉ ; MORT. Les duellistes ne s’y trouvaient pas. Sans doute l’Hémicycle ne désirait-il pas encore rendre leur existence publique.

L’une des affiches, parmi les autres, attira le regard de Kin’. Elle était changée régulièrement, et recollée par-dessus ses précédentes copies. La mise à prix augmentait. Derrière une fière moustache, une chevelure somptueuse et un chapeau piqué de plumes sauvages, se dessinait une rangée de dents éclatantes.

LUDWIG R. CARTER, dit “LE GRAND SOURIRE”

RECHERCHÉ MORT OU VIF

RÉCOMPENSE : CONTACTER L’HÉMICYCLE

Charon suivit le regard du futur-Roi. Il claqua de la langue.

« Encore vivant, hein.

– Tu le connais ? »

Le Passeur haussa les épaules.

« Il était corsaire pour l’Hémicycle, avant. Un grand landlord. Puis il a déclaré qu’il n’obéissait qu’au roi. Et comme il n’y avait plus de roi, il a commencé à mettre le bazar sur l’océan. Je pense que c’est la mort de sa femme qui l’a siphonné. »

Le Phénix attendait. Ses auvents en pagode et ses quatre étages parés de lampions lui donnaient des airs de temple flottant. Charon en oublia son amertume. Quelques soirées sur ce ferry mythique lui revinrent. Des dîners, des danses – à l’époque, c’était la mode du twist.

Ils gravirent la passerelle réservée au personnel, sous les regards agacés des voyageurs. Postée sur le pont principal, une femme saluait les marins un par un. Elle portait une robe noire au col droit. La voilette de son chapeau s'arrêtait à son sourire fin. Rouge à lèvres assorti au vernis à ongles, toujours : un détail qui arracha un début de sourire à Charon.

La landlady du Phénix était une de ces femmes qu'on peignait sur les cartes postales ; une silhouette digne d’une estampe.

Ils arrivèrent à sa hauteur. Son regard d’encre croisa enfin celui du Passeur. Elle le reconnut ; Charon le sut immédiatement. La mémoire de Xian n’avait pas failli.

Un siècle, déjà.

Alwyn était à des lieues de ces considérations. Il présenta son groupe à grands renforts de superlatifs, enchaînant les noms de scènes fictifs, les dates de concert imaginaires. La landlady l’écouta poliment. Ses yeux en amande cillaient sans cesse : elle regardait Charon. Un sourire aussi hilare qu’incrédule illuminait peu à peu son visage de porcelaine.

« Impressionnant », commenta-t-elle.

De deux doigts fins, elle prit une cigarette dans une boîte en argent. Le briquet cliqueta ; un nuage de fumée alla se perdre dans l'air marin.

« Je vais vous montrer votre scène. Et vos tenues. Les vôtres sont usées, vous êtes sur un vaisseau prestigieux. »

Charon crut mal entendre. Il n’y tint plus.

« Notre scène ? Xian…

– C’est Madame. (Son sourire s’élargit.) J’ignorais que tu t’étais reconverti dans l’industrie du spectacle, Charon. J’ai hâte de voir ça. Tu me présentes tes amis ? »

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