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La Lande – Acte I

Episode 29

La dame Lotus

Lian s'arrêta au centre de l'arène et attendit la musique. Un cliquetis persistant apparut, quelque part dans un recoin de la salle. Quand la danseuse le perçut, ses jambes prirent aussitôt le pli. Le reste de son corps suivit.

C'était une chorégraphie saisissante ; le plus complexe des calculs pour le plus simple des résultats

Une complète immobilité s'était abattue sur le théâtre. Les spectateurs contemplaient l’arène d’un regard abêti, mannequins creux vêtus de soie. Même Bermude cessa de s'agiter sous la large veste de Charon. La danseuse-prodige oblitérait l’univers qui l’entourait.

Ses pas étaient lents, presque lascifs. À un certain moment elle exécuta un équilibre arrière. Ses cheveux corbeau caressèrent le parquet, et Kin' vit le pinceau d'un artiste qui volait seul sur la toile. Ils ne réalisèrent pas que les tic-tacs s'étaient amplifiés et ne cessaient de se multiplier. Imperceptiblement, les pas de la danseuse les englobaient tous.

Tout d'un coup, musique et mouvements s’arrêtèrent. La femme écarta les bras. Ses manches glissèrent. Dans chacune de ses main apparut une fine barre d'argent.

« Mes éventails », chuchota Xian.

Les deux baguettes se déplièrent et laissèrent apparaître deux fleurs de lotus. Au même instant, tous les métronomes se mirent en marche. Par groupes selon leur rythme, tels des bataillons de soldats, ils lancèrent leurs sons en un canon mortel.

La danseuse ne parut pas déstabilisée. La précision de ses pas décupla, leur vitesse aussi. Les éventails commencèrent à voler. Ils filaient vers le plafond, tournoyaient, et retombaient invariablement dans les mains de leur propriétaire. Bientôt, le hanfu se mua en une tache orageuse.

Pour les duellistes, le changement fut d'autant plus flagrant : la danse était devenue un combat. Contre quoi ?

Kin' fronça les sourcils. Le vacarme des métronomes devenait difficile à supporter. Leur attaque sonore s'intensifiait. Des renforts venaient, espérant porter le coup de grâce à la Dame Lotus. Mais celle-ci, pour toute réponse, jonglait avec plus de dextérité, pirouettait avec plus de rage. Rester dans le rythme paraissait vital.

Contre le temps, comprit soudain le futur-roi. Elle se bat contre le temps.

Kin’ leva les yeux – juste assez pour voir l’Impératrice, sans s'attarder sur l'endroit où devait se trouver son visage. D'étranges traits semblaient partir de ses mains. Il y en avait des centaines, plus ou moins fins. Elle enclenchait les appareils, les accélérait. Elle martyrisait la dernière immortelle susceptible de la concurrencer, en l'obligeant à répéter tous les ans ce rituel aussi sublime qu'infâme.

Petit à petit, un sentiment de révolte serra le cœur du futur-roi. Il regardait une sœur d'armes. Que lui était-il arrivé, pour qu'elle se retrouve prisonnière de cette arène ? Qu'est-ce qui l'obligeait à se démener contre une armée sans corps ?

L'atmosphère se faisait de plus en plus irrespirable.

La musique atteignit un pic, et avec elle la virtuosité de la danseuse. Puis elle s’immobilisa. Tout se tut, un instant seulement. Bien vite, un tonnerre d'applaudissements balaya le théâtre. Le public entier se leva ; et Kin' mit aussitôt son plan à exécution.

Avant que Charon n'eût compris quoi que ce soit, Bermude avait disparu de sous sa veste, et s'était retrouvée dans les mains du futur-roi… qui la lança littéralement en travers de la salle. Droit vers la loge de Fei Wan.

Le pauvre animal jeta une ombre sur l'arène en volant devant le vitrail. Lian Wen leva les yeux, et manqua de glisser sur le parquet ciré.

Dans la stupeur générale, un ouistiti paniqué atterrit au milieu de l'écran blanc. Guidé par un réflexe simiesque honorable, il chercha un point d'accroche. Ses griffes se plantèrent dans le papier mais, trop fin, il ne lui procura aucune accroche ; Bermude glissait vers le bas, arrachant avec elle tout un pan de la cloison.

Tout le monde put voir la face décrépie de l'idole rouge. De la superbe lady de jadis, il ne restait qu'une momie vivante. Ses mains osseuses agrippaient, comme des serres, des centaines de fils de cuivre ; une perle noire était incrustée dans son front, au-dessus de deux orbes quasi-morts.

Les deux valets qui l'accompagnaient avaient les yeux crevés.

L'instant de flottement qui suivit ne dura pas longtemps. Des exclamations, des murmures effarés se répandirent. L'Impératrice ouvrit sa bouche grise.

Son hurlement strident fit trembler le vitrail. Tous les gardes présents dégainèrent sabres et pistolets. La réaction fut immédiate : les spectateurs commencèrent à fuir dans le désordre le plus complet. Tout le théâtre eut soudain l'air d'une gigantesque termitière.

« Pourquoi elle ne sort pas ? » grogna Charon.

Son regard charbonneux suivait la Dame Lotus. Elle ne dansait plus, mais titubait comme une ivrogne. Les portes du fond de la fosse restaient résolument fermées. Quelque chose n’allait pas. Le cœur de Kin’ sarrêta.

« La diversion ne suffit pas, réalisa-t-il. Bon sang, je croyais…

– Qu’est-ce qu’on fait ? s’exclama Trestana. On doit partir ! »

Une ombre émergea derrière le fauteuil de l’Impératrice. Sans le hanfu argenté et les chrysanthèmes, ils n’auraient pas reconnu Xian qui fondait sur le trône avec une rare sauvagerie.

Les duellistes fendirent la foule frénétique. Il devenait vital pour eux de sortir. Ils virent à peine la lame de la landlady s’abattre ; une gerbe de sang vermeil trempa les valets, imprégna les rideaux.

« Les rats ! s’égosilla Fei Wan. Tuez ces rats ! »

Ses cris stridents s’achevèrent dans un gargouillis lugubre.

Les duellistes prirent la fuite, aussitôt talonnés par les soldats de l’Impératrice. Leur progression fut laborieuse. Ces soldats-là, comme Kin' l'avait craint, étaient plus rapides ; et ils étaient mieux entraînés au combat dans les espaces confinés. Les colonnes retenaient l’épée de Trestana et obstruaient la visée de Charon. Ils ne pouvaient que repousser les attaques. Ils manquèrent de se faire encercler deux fois avant d’atteindre les écuries.

« On n’aura jamais le temps de monter en selle ! aboya Charon.

– Vous croyez qu’ils sont déjà… oh non ! Ma Berthe ! »

Ils aperçurent un soldat verser du pétrole sur leurs motos tandis qu’un autre allumait une torche. Un rempart mortel les protégeait : des piquiers, des arquebusiers, qui tenaient les duellistes en joue.

Les duellistes ne pouvaient plus reculer. Trestana rugit en brandissant Durentaille, sa lame légendaire. Charon imita son cri de guerre, prêt à faire chanter ses revolvers. Kin’, livide, saisit son sceptre à deux mains pour retirer la lame de son fourreau.

Mais avant qu’ils n’aient le temps d’esquisser un mouvement, une silhouette menue les obligea à s’écarter alors qu’elle s’avançait d’un pas mesuré vers la ligne ennemie.

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