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La Lande – Acte I

Episode 28

Verdict

Veille des ides de mars

Le planning que Lian avait mis en place prévoyait qu’elle garde la chambre impériale une nuit par semaine. Elle s’y rendait ce soir-là.

Le palais dormait ; aussi, quand un bruissement d’étoffe lui parvint d’un couloir voisin, il lui parut assourdissant. Elle fronça les sourcils. À cette heure, seuls les gardes en noir étaient autorisés à circuler hors des appartements. Elle vira de sa trajectoire initiale et emprunta le couloir à sa droite.

Elle n’avait pas fait deux pas quand une petite silhouette manqua de lui rentrer dedans et se confondit aussitôt en excuses.

« Maï ? Ce n’est pas ton tour de garde. Qu’est-ce que tu fais ici ? »

Un rayon de lune balaya le couloir ; Lian comprit que quelque chose n’allait pas. La soldate semblait bouleversée. Ses traits tirés, ses yeux bouffis témoignaient d'un profond choc. Elle avait couru longtemps : il lui fallut reprendre son souffle.

« Capitaine… capitaine, Dame Xian a… ! Et il y a…

– Doucement, Maï. »

Lian sut tout de suite de quoi parlait sa lieutenante. Xian était partie siéger à l’Hémicycle pour le procès de Charon Meridis. Elle lui avait promis de la tenir au courant.

Maï inspira à fond, serrant et desserrant les poings.

« Le procès…

– Il a été déclaré coupable. C’est ça ?

– C’est ça. »

Même en s’y attendant, elle eut du mal à encaisser ; comme si on avait retourné quelque chose au fond d'elle. Lian n'avait jamais vu ce jeune condamné, et pourtant le sentiment d'injustice lui nouait l'estomac. Son cœur se rappelait à son esprit. Et Fortuna ? Quelles seraient les représailles envers Fortuna ?

« Des détails ? » s’entendit-elle demander.

Maï dut faire un effort de respiration pour lui répondre. La panique posait des plaques rouges sur ses joues et au creux de son cou.

« La majorité a changé. Ils ont rouvert Trinova, ils veulent réformer les cités, je ne sais pas trop comment… et ils ont envoyé ces types…

– Quels types ? »

La soldate se tritura les mains. Un stress intense altérait sa voix.

« Des types en rouge. Ils viennent d’arriver en bateau. Ils disent qu’ils sont la garde de l’Hémicycle, ils sont en train d’occuper les casernes… Capitaine, ils veulent nous remplacer ! »

Le choc pétrifia Lian un instant. Mais elle ne pouvait pas se permettre de flancher. La situation était trop urgente.

« Je vais chercher l’Empereur. Il n’a pas pu autoriser ça. Ne bouge pas, Maï. Ils n’entreront pas dans ses quartiers, tu es en sécurité. »

Ces paroles rassurantes sonnèrent creux ; elle n’en était plus certaine. Elle eut une pensée douloureuse pour Shen qui devait gérer seul la situation à la caserne, mais elle se reprit vite et se rua vers la chambre de son père.

Gauche, gauche, tout droit : elle déboula dans le couloir qui donnait sur les appartements privés de Gao Ming. Son cœur s’arrêta.

Les portes dorées étaient ouvertes. Elle n’avait jamais vu ces portes ouvertes. Face à ce tableau aussi simple qu’effroyable, elle sut que Fei Wan avait gagné. Elle refusait de le concevoir, mais elle savait déjà que c’était le cas.

Elle se retint de foncer à l’intérieur comme un boulet de canon. Il y avait peut-être encore quelqu’un sur place. Elle inspecta prudemment l’antichambre, vide et en ordre ; mais dans le grand salon, le tapis central s’était froissé et un vase brisé gisait sur le dallage. Pourquoi n’avait-elle rien entendu ? L’effraction avait dû se produire durant la garde précédente. La garde précédente assurée par…

« Par les puissances. Mianju… »

Lian se précipita vers le corps allongé sur le tapis, face contre terre. Elle s’agenouilla pour le retourner avec délicatesse ; un masque de souffrance tordait le visage du soldat. Elle le croyait mort, mais il sursauta faiblement et murmura.

« Capitaine ?

– Je suis là. Ça va aller.

– Non. Balle dans le foie. J’ai merdé… j’ai… »

Dans le filet de voix qui restait à l’homme, Lian perçut une peur viscérale : celle de mourir sans honneur. La pire chose qui pouvait arriver à un garde impérial.

« Tu es resté à ton poste, Mianju. C’est honorable, tu m’entends ? C’est honorable ! Qui a fait ça ?

– Des types… en rouge…

– Où est l’Empereur ? »

Mianju leva la main en une brève convulsion, et la tendit vers la fenêtre. Lian y porta le regard. Comme elle se taisait, Mianju fut sûr qu’elle avait compris. Il n’avait tenu que pour rester conscient jusqu’à la relève. Sa dernière mission accomplie, son bras retomba ; ses yeux se voilèrent.

Lian ne le remarqua pas. Elle fixait toujours la fenêtre, hébétée, incapable du moindre mouvement.

Elle avait vu le morceau de soie jaune déchiré sur le rebord ouvragé de la fenêtre ; et tous ses autres sens l’avaient abandonnée. Elle oublia l’odeur métallique, ne ressentit pas le sang du soldat mort qui imbibait son propre hanfu. Elle n’entendit pas le cri étranglé de Maï, un peu plus loin dans le couloir. Quand un coup sec l’atteignit à la nuque, Lian s’effondra avant de réaliser qu’on l’avait frappée.

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