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La Lande – Acte I

Episode 27

Le Cœur

Depuis l’arrivée du Kardinal Ringrose dans la loge d’honneur du Cœur, Charon ne l’avait pas quitté des yeux. Ses jointures blanches semblaient soudées aux accoudoirs du fauteuil. Une folie meurtrière faisait étinceler son regard – ce même égarement que le futur-Roi lui avait vu dans l’auberge de Sango.

« Calme-toi, Charon, chuchota Xianen lui agrippant le bras. Ce n’est pas le moment. Plus tard peut-être. »

Le Passeur sembla revenir à lui. Il se détourna et parut retrouver un semblant de calme. Au-dehors, le pendule des heures frappa son gong.

« Il est vingt-et-une heures. Ça va commencer dans dix minutes, annonça Xian. Tenez-vous prêts, l'Impératrice arrive. »

Ils acquiescèrent. Pour la première fois depuis des décennies, ils avaient entendu des heures et des minutes ; mais ils étaient trop tendus pour le remarquer.

Un autre gong retentit, plus petit celui-là. Aussitôt, un silence épais tomba sur l'assemblée. Deux valets apparurent dans la loge impériale – un à droite, un à gauche. Dans un geste parfaitement fluide, ils tirèrent chacun sur un cordon doré. Un écran de fin papier blanc tomba, cachant l'intérieur de la loge aux yeux du public. Les silhouettes des valets se découpaient cependant avec netteté. On voyait même la couleur de leur livrée.

La voix d'un héraut s'échappa de haut-parleurs dissimulés.

« Ladies, Gentlemen, Mesdames, Mesdemoiselles et Messieurs, sujets de Dian Gong. Sa Majesté l'Impératrice. »

Tous se levèrent avec respect. Tous sauf Kin’, trop étonné pour réagir. Sa Majesté ? Cette vieille femme avait osé usurper son titre ? Il sentit une main lui presser légèrement le bras, et ne fut pas étonné d'entendre Alwyn chuchoter.

« On a dit qu'on se tenait tranquilles, hein ?

– Ne t'inquiète pas. »

Les silhouettes des valets grandirent et devinrent floues : ils s'éloignaient de l'écran. Quand ils revinrent, une troisième ombre les accompagnait, beaucoup plus imposante celle-là. Les deux hommes la soutenaient de chaque côté, elle semblait avoir du mal à se déplacer.

Plus elle se rapprochait et plus ses contours se précisèrent. Sa robe paraissait d'une taille monstrueuse. Le rubis de son étoffe, d'une richesse scandaleuse, irradiait littéralement à travers le papier fin. Cet effet de lumière remplissait parfaitement sa tâche – aucun des spectateurs ne pouvait détacher son regard de la poupée en robe rouge. L'esquisse d'une coiffure grandiose parachevait cette estampe vivante.

Tout ici participait à la légende qu'elle avait créée de toutes pièces, après un siècle de règne. L'Impératrice ne cherchait pas à élever son peuple, elle ne voulait rien construire pour lui. Son unique but était l'anéantissement de l'ordre naturel – celui des duellistes. Ils lui volaient son temps. À Dian Gong, c’était la pire offense qu’on pouvait imaginer.

Kin’ perçut un frémissement derrière l’écran blanc. L'Impératrice tremblait sur son siège. Une peine étrange pinça le cœur du futur-Roi : il fut saisi de pitié. Les mots de Xian lui revinrent.

« Elle est obsédée par le temps. C’est pour ça qu’elle le garde. Elle veut à tout prix arrêter de vieillir. »

Les duellistes ne craignaient ni la vieillesse, ni la mort. Cette idée donna du courage à Kin’. Il suivit les conseils de Xian et ne releva pas la tête.

Les haut-parleurs retransmirent les mots de l'Impératrice. Une voix chaude, pleine de grâce.

« Nous saluons nos amis et les sujets de notre cité. Puisse notre lumière vous guider pour toujours. Comme chaque année, nous offrons nos pas au Cœur de Dian Gong. »

Elle leva le bras avec une terrible lenteur. Kin’ réalisa que ce simple geste lui coûtait.

« Lian Wen, Dame Lotus, danse pour nous. »

La pièce sombra dans la pénombre. Seules deux lumières subsistèrent : celle qui éclairait l'écran de papier par derrière, et le vitrail qui se mit à briller si fort qu’il illumina l'arène. Tous les regards se baissèrent. On retint son souffle.

Une musique débuta, régulière, à peine audible. La lumière projeta sur le parquet une ombre aux formes sculpturales. Et la danseuse suivait l’ombre.

Elle portait le plus sobre des _hanfu _noir. Une large échancrure dans le dos laissait voir un tatouage : un lotus bleu se nichait entre ses omoplates.

Les duellistes gardèrent le silence, mais se détendirent quelque peu. Kin’ et Charon avaient compris d’un regard, Trestana l’avait ressenti dans ses tripes. Ils avaient trouvé la quatrième.

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