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La Lande – Acte I

Episode 26

Procès

Veille des ides de février

« On aurait dû se retrouver au Chien Noir. C’est un mauvais plan.

– Oui Stio, grinça Xian, tu l’as déjà dit. »

Stiofan s'affaissa dans le canapé en se triturant les mains. Il disparut dans une mer de coussins et de velours.

« Pourquoi on est chez toi, alors ?

– C’est ma faute », marmonna Lian.

Installée à un bureau de bois précieux, la capitaine avait ramené du travail : elle triait des ordres de mission. C’était grâce à ces notes que Shen commandait la garde par intérim ; qu’il programmait les rondes, maintenait les entraînements. Elle le voyait tous les jours, et croisait parfois des hanfu noirs au détour d’un couloir. C’était à chaque fois un pincement au cœur.

Mais elle devait rester près de son père. L’avertissement d’Altiero tournait en boucle dans son cerveau. Tant qu’elle gérait ce risque-là, elle ne pensait pas à son absence. Elle ressentait moins ce vide qui avait failli la dévorer, la première nuit après son départ.

Parfois même, elle doutait : tout cela avait-il réellement eu lieu ? Cette soirée sur les remparts, ses lèvres sur les siennes, avait-elle tout inventé ?

« Je ne peux plus quitter le palais. Je suis désolée. »

Stiofan se rembrunit davantage.

« Fei Wan finira bien par trouver un moment, ronchonna-t-il. Elle frappera dès que tu auras le dos tourné. Ça fait six mois que tu ne la lâche plus, mais elle est patiente.

– Ça tombe bien. Je le suis aussi. »

Lian leva la tête de ses missives : sa marraine, en faisant les cents pas, avait dépassé les limites du grand tapis de Baccaresh. Ses talons claquaient sur le dallage de marbre rose.

« Tu peux nous dire pourquoi on est là, marraine. J’ai placé trois hommes dans la chambre de mon père, il faut assurer la relève…

– On attend quelque chose.

– Quelque chose ? répéta Stiofan.

– Le journal. »

Alors que son ami essayait de comprendre, Xian jeta encore un regard à la grande clepsydre dorée.

« Par le Tartare, grommela-t-elle, j’ai l’impression qu’elle compte mal.

– Ce n’est pas une impression, fit Stiofan. Chez moi aussi, les montres ont des problèmes. Ça a l’air de dérailler depuis que… »

Il coula un regard en coin à Lian, qui avait reporté son attention sur ses papiers. Ils avaient toujours entendu que le jour où un danseur arrêterait tous les métronomes, le Temps serait vaincu. Seulement, personne ne s’était demandé ce que cela pouvait signifier. L’occurrence ne s’était jamais produite. Une étrange ambiance planait sur la cité depuis cette soirée dans le Cœur ; un compte à rebours vers on ne savait quoi.

On frappa quelques coups à la porte d’entrée. Xian se précipita pour ouvrir ; puis revint de l’antichambre en brandissant un journal roulé.

« Le Daily Glass, Xian ? Sérieusement ? On pouvait aller au kiosque…

– C’est celui de demain, Stio. Une maquette. »

Elle lui montra le sceau qui fermait le rouleau, avant de le briser net. Stiofan ouvrit de grands yeux.

« Où est-ce que tu t’es procuré ça ? C’est légal ?

– J’ai mes contacts », éluda Xian.

Elle déploya le journal en grand sur la table basse. Lian s’approcha avec une appréhension nauséeuse qu’elle ne s’expliquait pas.

ROUTE DU TEMPLE DU ROI : UN USURPATEUR ARRÊTÉ

Xian resta debout, alerte. Apparemment, ce titre ne lui apprenait rien.

« Ça confirme ce qu’on m’a dit. L'Hémicycle l’a appris hier. Mais ils ne comptaient pas donner l’identité du…

– Ils la donnent ici, répliqua Lian d’une voix blanche. Charon Meridis. Qui est-ce ? »

Stiofan retira ses lunettes et se passa une main sur le visage. Lian lut une telle lassitude dans son regard qu’elle en perdit ses moyens. Elle n’avait jamais vu le boutiquier aussi grave.

Xian posa ses petites mains sur les épaules de son ami. Elle-même semblait consternée.

« Tu te souviens, ce jeune que j’ai croisé il y a deux ans sur le Phénix ? C’était l’héritier d’Altiero. Un grand de Fortuna.

– Mais quel rapport avec le Temple du Roi ? »

La landlady voulut répondre ; Stiofan la devança.

« Quand j’ai voulu prendre ma retraite ici, j’ai d’abord pensé à enterrer mes colts. Mais je n’ai pas eu le cœur de le faire. Des armes légendaires, tout de même… l’un de mes meilleurs amis était sénateur à Fortuna. Il venait d’avoir un fils. Je sais que ce n’est pas classique comme cadeau de naissance, mais… Je les ai confiées au petit. »

Les jointures de Lian blanchirent sur le dossier. Xian duelliste, elle l’avait admis plutôt facilement, mais Stiofan ? Ce collectionneur des vieux mondes, paisible et un peu myope, avec des pistolets ? Et quel rapport avait-il avec Fortuna ? Elle le savait étranger, mais d’où venait-il ? Elle n’en avait aucune idée. Stiofan lui avait raconté des milliers d’histoires – jamais la sienne.

« Tu connais Altiero ? murmura-t-elle.

– Évidemment. Un homme rare. Il a vite saisi que le petit avait du potentiel. C’est lui qui m’a suggéré de lui léguer mes armes. »

Plusieurs émotions se bousculaient dans son esprit ; elle ne parvenait pas à en choisir une. Altiero s’était donc servi de son protégé pour une mission qui relevait du suicide. Avait-il eu le choix ? Savait-il, quand ils en avaient parlé sur les remparts, que l’échec serait inévitable ?

Stiofan semblait perdu. Le regard vague, il tapotait sans bruit le journal étalé sur la table.

« Je n’y croyais pas, finit-il par murmurer. Mais au fond de moi, je pensais que peut-être… comme Arthur était avec lui…

– Ils étaient deux. »

La froideur dans la voix de Lian les interpella. La capitaine était si tendue qu’elle ne tenait plus assise.

« Vous saviez qu’ils ne seraient que deux. Altiero pensait qu’ils étaient trois, c’était encore jouable. Mais vous… les avez sabotés. »

Elle planta son regard dans celui de Xian.

« Tu les as sabotés.

– Pardon ? se récria sa marraine.

– Le faux sabre. »

Le sabre se matérialisa l’espace d’un instant : il sifflait dans le ton de la capitaine. Xian renonça à prendre la parole.

« Alors c’est vrai, fit Lian, amère. Vous avez envoyé trois hommes se faire cueillir par l’Hémicycle. Ça va être le tribunal pour eux.

– Seulement Charon, marmonna Xian.

– Quoi ? »

Xian lui montra le journal d’un geste timide.

« Un usurpateur. Pas trois, un. C’est écrit là. Arthur est un membre respecté de l’Hémicycle, je les ai convaincus que ça ferait trop de scandale de juger le Couronné. Et Kardinal… on m’a dit qu’il avait accepté de coopérer. »

Devant Lian qui la fixait toujours, dents serrées, la landlady se sentit obligée de continuer.

« Mais il ne faut pas s’inquiéter pour Charon. Le procès a lieu dans un mois, et il sera innocenté. Il a de bons témoins en sa faveur, c’est un bon garçon… ils n'obtiendront jamais la majorité pour le condamner. Ce serait du gâchis. Je vais en toucher quelques mots aux royalistes… »

Stiofan lui adressa un regard abattu, mais dans lequel naissait un infime espoir.

« Tu penses qu'il s'en sortira ?

– Je ferai tout ce que je peux. De toute façon, à quoi veux-tu qu'ils le condamnent ? Ils vont rouvrir Trinova pour l'occasion peut-être ? »

Ce trait d'humour arracha un sourire à Stiofan. L'atmosphère aurait pu se détendre un peu, sans la mauvaise humeur évidente de Lian qui triait ses ordres de mission à une telle vitesse qu’elle ne trompait personne.

Xian la suivit d’un regard peiné.

« Ma chérie… ça ne va pas ?

– Non, répondit mécaniquement l'intéressée. Non, ça ne va pas. »

Elle forma une pile de documents et l’égalisa par gestes secs.

« Tu ne sais pas si son procès se passera bien. Tu n’en as rien à faire. Si ça t’importait, tu aurais donné tes éventails au troisième. Pas un foutu sabre. Je ne sais pas pourquoi tu as fait ça, mais maintenant, l’Hémicycle a gagné. Ils vont se servir de cette histoire pour faire peur et les gens vont suivre.

– Lian, ils n’ont pas encore…

– Bien sûr que si. Tu en fais partie. Tu sais ce qu’ils préparent. On va tous se retrouver coincés, chacun sur son lopin, et on sera content. »

Xian serra les poings sur ses genoux. Elle ignora le regard interrogateur que lui lançait Stiofan.

« J’ai fait ce que j’ai pu pour éviter le pire, ma belle.

– Tu ne leur as pas laissé une chance ! Ils auraient pu être trois, si…

– Et ils auraient échoué ! » la coupa Xian d’un ton catégorique qui déstabilisa sa filleule – juste un instant.

Elle se reprit aussitôt.

« Qu’est-ce que tu en sais ?

– La même chose que toi. Le duelliste du Temple de Verre doit être roi, et aucun autre. La loi fondamentale a toujours raison, parce que c’est la Lande qui a écrit ses propres règles. Pourquoi crois-tu qu’on ait rendu les armes avec Stiofan et Merlin ? On n’a jamais trouvé le quatrième ! Tout ce qu’on faisait, c’était se balader comme la guigne à travers la Lande en essayant d’aider…

– On a trucidé quelques monstres, sauvé du monde, mais on tournait en rond, admit Stiofan. On n’a jamais rencontré le duelliste du Temple de Verre. On est allés voir des oracles, on a écouté des fées. La Cartomancienne a dit qu’elle ne voyait pas encore, parce que “la montagne était très haute”. Alors on a été du côté des montagnes, rien non plus. Tu comprends, on a fini par se lasser.

– Mais vous avez essayé d’entrer au Temple à trois ? »

Un silence gêné flotta entre les deux acolytes. Ils échangèrent un regard entendu ; puis Stiofan soupira.

« On l’a vu. Le Temple, s’entend. De loin, il miroitait comme une étoile. La première fois, on était si heureux qu’on a couru sur ce qui restait de distance.

– La première fois ? »

Xian leva les yeux au ciel – toujours en quête d’aide – et sortit son porte-cigarettes des replis de son hanfu.

« On s’est vite habitués. C’était presque devenu un rituel pour nous : courir vers le Temple de verre. Traverser le vallon.

– Et qu’est-ce qu’il y a, à l’entrée ? Il y a quelqu’un ? »

Ce fut à Stiofan de doucher définitivement les espoirs de Lian.

« On ne sait pas. Et on ne saura jamais, parce qu’on a eu beau courir comme des demeurés, on n’a jamais atteint la porte. On faisait du surplace. La vallée est ensorcelée. »

Elle planta une cigarette dans le tube et l’alluma, désignant le journal d’un geste fatigué.

« Voilà pourquoi leur “mission” se termine comme ça. Il ne faut jamais essayer de forcer le Temple. Il ne faut pas se précipiter. Ils doivent être quatre. Vous devez être quatre. J’ai juste voulu préserver vos chances. »

Lian la fixait, sa pile de papiers toujours dans les mains. L’aube arrivait. Elle devait retrouver Shen pour lui transmettre ses ordres, puis aller réveiller l’Empereur. Maintenant que la tentative des royalistes avait échoué, elle se sentait coincée dans une situation intenable.

« Elle finira par l’avoir, murmura-t-elle. On ne pourra pas toujours goûter tous ses plats, vérifier tous ses trajets, fouiller tous ceux qu’il rencontre. Elle trouvera un moyen.

– Lian…

– Je sais, marraine. Il ne faut pas se précipiter. »

La capitaine contourna le canapé et se dirigea vers l’antichambre d’un pas droit.

« Qui sait, dit-elle au passage. On sera peut-être quatre dans un siècle. Le temps que père se fasse tuer. »

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