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La Lande – Acte I

Episode 25

La fille et la capitaine

Veille des ides de septembre

Le ciel rougeoyait pour saluer l'aube montante. Les invités avaient quitté le palais. Une armée silencieuse de domestiques rangeait ce qui restait des festivités. Quelques journalistes chevronnés tentaient de glaner des informations çà et là. Le court trajet qui séparait les appartements de Lian du palais royal suffit à la réveiller tout à fait ; arrivée devant son palier, elle manqua de défoncer la porte.

Une nuée de servantes paniquées s'affairait autour de la princesse. Cette dernière sanglotait, les mains crispées sur son déshabillé. Ses cheveux étaient relâchés et peignés, la robe commandée par Xian gisait près d'elle.

Lian ne s'apitoya pas une seconde. Elle l’invectiva sans attendre. Pas d’un rugissement militaire, destiné à motiver ses soldats ; elle poussa un hurlement. Elle ne parvenait plus à garder son calme.

« Tu savais ! Tu savais pour nous ! »

Fei se cacha le visage dans les mains. Ses larmes redoublèrent. L'Empereur quitta le fauteuil qu'il occupait dans un coin de la pièce, et vint vers sa cadette. La capitaine n’avait même pas remarqué sa présence.

« Lian, calme-toi. Ta sœur ne savait rien. Elle aimait beaucoup cet homme, elle est déçue. Respecte son chagrin. »

Pour la première fois de sa vie, Lian répondit à son père. Elle ne voulait pas imaginer de quoi elle avait l'air, plantée au milieu de cette chambre dorée, habillée à la hâte et des cernes sous les yeux. Elle n’en avait cure.

« Son chagrin ? Elle n'a pas eu ce qu'elle voulait, c'est tout. Elle fait caprice sur caprice et tu ne le remarque même pas ! »

Les servantes cessèrent de courir. On n'avait encore jamais entendu personne élever la voix sur l'Empereur. Même Fei en oublia de pleurer ; elle accusa Gao Ming du regard.

« Elle t'insulte et tu ne dis rien.

Elle a un nom », gronda l'intéressée.

Fei laissa échapper un reniflement. Celui-là n'était pas dû à ses larmes.

« Laisse, père. Je vais m'en remettre. »

Elle se releva en ignorant les mains secourables que ses dames d'honneur lui tendaient. Même ainsi, dépourvue de tout artifice, la princesse rayonnait d'une beauté implacable.

« Cet homme n'est pas digne de notre cité. Après tout, il n'a pas su choisir entre l'héritière au trône et une fille de catin. Il a préféré à fuir comme un lâche. »

À ces mots, Lian perdit tout contrôle. Les éventails ouvrirent leur corolle meurtrière et la duelliste fondit sur sa sœur. Il fallut la force combinée de Shen et de Mianju, postés de part et d'autre de la porte, pour maîtriser leur capitaine.

« Retire ça ! vociféra-t-elle. C'est un homme d'honneur ! Retire ça ! Je vais la tuer !

– Capitaine !

– Ferme-la, Shen ! Je tenais à lui ! Maintenant je ne le verrai plus, à cause de… par le Styx… »

La colère laissa place à une douleur viscérale. Lian s'affaissa. Ses jambes tremblaient. Après l'avoir retenue, ses soldats durent l'empêcher de s'effondrer. Hagarde, elle ressemblait à une adolescente perdue.

Comme à travers une vitre épaisse, Lian entendit son lieutenant prendre le relais. Elle lui en fut reconnaissante. Elle n'avait plus la force d’articuler le moindre mot.

« Que Sa Grandeur nous pardonne… notre capitaine est très fatiguée. Elle a passé des mois à préparer ce soir, il y a eu beaucoup d'imprévus.

– Ce n'est pas une raison pour m'insulter, rétorqua sèchement Fei. Moi aussi, j'ai passé des mois à préparer ce soir. Moi aussi, je me suis fait humilier quand une débutante à mieux dansé que moi.

– C'est vous qui l'avez cherché. »

Cette verte réplique provenait de Mianju. Lian fut si surprise qu'elle sortit de sa léthargie.

« Je vous demande pardon ? » siffla l’héritière.

L’homme bomba le torse. Lian haussa un sourcil : finalement,le problème ne venait pas d’elle. L’irrévérence de Mianju n’avait pas de limites. C’en était presque fascinant.

« Vous avez exigé qu’elle danse, non ? Elle a dansé. Tant pis pour vous.

– La garde ! trancha Fei. Arrêtez-moi ça. »

Deux soldats en hanfu noir entrèrent ; Lian se redressa.

« Je vous interdis de faire ça. »

Les gardes s'arrêtèrent, hésitants. Ils ne pouvaient désobéir à celle qui les avait formés. Mais Fei, de son côté, n'en démordait pas.

« Vous dormez ? Arrêtez-le. Les ordres de la fille de l’empereur dépassent ceux d'une capitaine.

– Je vous l'ordonne en tant que fille d'empereur. Ne touchez pas cet homme. »

Les deux hommes regardèrent leur capitaine, puis la princesse. Celle-ci paraissait au bord de l'explosion.

« Qu'est-ce que vous faites ? Je vous ordonne… »

Lian retrouva un port tout à fait droit. Une force inédite avait rempli son âme. S'ils n'avaient toujours aucune nouvelle, cela signifiait qu'on n'avait pas rattrapé le navire de Fortuna. Et entre les deux sœurs, l'Empereur semblait résolu à garder le silence. Elle n'avait plus rien à perdre.

Ses soldats reculèrent d'un pas, puis de deux. La loyauté militaire l'avait emporté. Ils s'inclinèrent avant de quitter la pièce.

Le masque de Fei s'effrita. Elle se rua sur sa sœur.

Shen et Mianju s'avancèrent pour défendre Lian. Ils n'en eurent pas le temps : un éventail d’acier cueillit Fei à la gorge. Une goutte de sang unique perla sur sa peau diaphane. Lian sentit le regard haineux que lui jetait sa sœur. Elle ne broncha pas et lui rendit la pareille.

Continuer les faux-semblants serait ridicule. Fei Wan était rusée, elle savait que sa soeur l’avait percée à jour et qu’elle s’apprêtait à la contrer. Lian reconnut l’envie de tuer dans ses yeux de velours noir.

La situation avait quelque chose d’ironique : pour la première fois, les deux sœurs se comprenaient.

Le silence de la capitaine était devenu un atout. Elle avait trouvé le moyen de rendre sa sœur folle.

« Père, fais quelque chose ! s'égosilla Fei. Elle a fait couler mon sang, elle a trahi son sang ! Elle le fait depuis le début ! »

Gao Ming garda un calme olympien. Ses mains n'avaient pas quitté ses manches.

« Il faut que tu dormes, Fei Wan, murmura-t-il. Tu es fatiguée. »

La princesse comprit qu'elle avait perdu. Elle s'écarta de sa sœur, tremblante de rage, et porta une main fébrile à son cou ; elle n’avait qu’une estafilade, mais cela avait été suffisant pour l’ébranler. Lian ne lui accorda pas un mot. Elle quitta la chambre d’un bon pas, ses soldats sur les talons.

Elle devait emménager au sein du palais au plus vite. Le plus près possible des appartements de son père.

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