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La Lande – Acte I

Episode 24

Brava

2ème jour avant les ides de septembre

Le silence devint mortel. Ce n'était plus le seul regard du grand que Lian sentait désormais ; tout le monde la fixait. Son coin d'ombre ne la protégeait plus. Une bouffée de chaleur la fit suffoquer.

Elle réalisait tout juste à quel point l’héritière la haïssait.

« Une promesse est une promesse », dit Gao Ming après une hésitation.

Les éventails des dames cessèrent de s'agiter. Leur bruissement désordonné, en se taisant, laissa un vide dans les balcons. Lian ne bougea pas. C'était une plaisanterie cruelle, une provocation. Comment l'Empereur pouvait-il prendre cela au sérieux ?

Il n'y avait plus rien à faire. Comme dans un cauchemar, au milieu d'un calme pesant, Lian quitta la loge. Deux servantes l'encadrèrent aussitôt. Elle eut l'impression qu'on la menait au gibet.

Pour la première fois de sa vie, la capitaine fut installée en coulisses, dans les loges des artistes. Une nuée de maquilleuses s'abattit sur elle, telles des abeilles sur une ruche ; elle les chassa. Elle ne voulait surtout pas perdre le rouge à lèvres de Xian. La même scène se produisit quand une coiffeuse tenta de lui relever les cheveux.

« Capitaine, remarqua la femme, critique, un chignon est plus pratique pour danser…

– Je ne saurai pas danser de toute façon », grinça l'intéressée.

Le maître de danse de Fei Wan tenta à son tour de conseiller la novice. Il lui présenta un panel de rubans bariolés.

« Il faut que vous choisissiez ce que vous lancerez, Dame Lian Wen. »

Lian n'y avait pas songé jusque-là, mais la réponse s'imposa. Elle ne regarda même pas les rubans.

« Merci. J'ai mes éventails. »

Elle voulait en finir au plus vite. Elle quitta le siège malgré les protestations et fit signe aux machinistes d'annoncer son entrée.

Les lumières s'éteignirent pour la seconde fois de la soirée. Devant elle, les couleurs du vitrail s'éparpillaient comme des éclats féériques. Elle manqua de défaillir et serra les poings pour empêcher ses mains de trembler. Après quelques secondes de silence insupportable, la musique s'éleva. Elle devait y aller.

Son ombre la précéda sur le parquet. Lian se permit même d'ironiser. Elle est plus brave que moi, se dit-elle.

La capitaine s'arrêta au centre de la piste comme au centre d'un bassin où elle n'avait pas pied. Nul bord auquel se raccrocher. Elle releva la tête. Il lui fut impossible de distinguer qui que ce fût dans l'obscurité. Lian préféra fermer les yeux et attendre sa sentence : le premier métronome.

Sans qu'elle en prît conscience, son corps commença à bouger imperceptiblement. Elle marquait le rythme. Les mots de Xian revinrent.

Le temps s'étire si la victoire le veut …

Lian se tendit. Son adversaire n'avait ni corps ni arme. Elle entamait un duel contre le Temps.

… et la victoire appartient toujours au duelliste.

Le premier métronome entonna sa litanie sèche – et Lian sentit son cœur la scier. C'était trop violent pour relever du stress. Ses respirations s'espacèrent. Elle eut soudain peur, peur de mourir ici sur cette piste, sous les yeux de sa marraine et d'Altiero. Les lignes du réel se tordirent. Et enfin, pour la jeune femme ébahie, le monde entier se mit à tourner au ralenti. Le Temps était visible. Il s'étirait, chat paresseux montrant son ventre.

Lian dansait. Elle ne se souvenait pas avoir commencé. Elle n'imaginait pas non plus comment elle allait s'arrêter. Des centaines de tic-tac déferlèrent sur la piste. Cela ne la déstabilisa pas. Elle dormait chaque nuit avec un bruit comparable, dans sa propre chambre. Le pincement au cœur disparut alors. Le Temps revint à sa course normale. Mais Lian ne le craignait plus.

« Vous ne m’avez jamais vu danser.

– Je vous ai vu combattre. »

Elle décrocha les éventails de sa ceinture. Les armes légendaires s'ouvrirent et lui insufflèrent une énergie nouvelle ; Lian les lança et elles lui retombèrent dans les mains, fidèles. Elle s’émerveilla de leur maniabilité et sut aussitôt qu’elles étaient forgées pour elle.

Les jumeaux d'acier montèrent jusqu'au vitrail. Leur propriétaire eut le temps d'exécuter un salto avant de les rattraper. Une clameur souleva l'assistance. Lian esquissa un sourire, un vrai cette fois-ci. Il fallait si peu de choses pour impressionner les nobles. Les figures spectaculaires n'étaient qu'une formalité en art martial classique. Ils en voulaient ? Elle allait leur en offrir à foison.

Lian isola chaque rythme, lui offrit un pas. Les sauts, les grands écarts et les pirouettes narguaient les pendules. Ses éventails s'éloignaient, retrouvaient ses mains sans qu'elle n'eût à les regarder. Elle ne s'était jamais autant défoulée à aucun entraînement. La sensation de liberté était grisante. Lian n'avait pas l'impression de courir après la musique. Elle la survolait.

La fin du morceau la fit s'arrêter net. Dans un dernier souffle, elle referma ses éventails. Le silence revint.

« Le silence ? » songea Lian en fronça les sourcils. Peut-être le sang battait-il trop fort à ses tempes. Elle tendit l'oreille, angoissée ; rien.

Plus aucun métronome n'était audible.

Dans la loge impériale, les applaudissements d'un seul homme claquèrent.

« Brava ! Bravissima ragazza ! » s’exclama Altiero.

Ses confrères l'imitèrent. Puis les cris réjouis de Xian lui parvinrent ; en se rallumant les lampes révélèrent un théâtre debout. L'ovation fit vibrer le plancher sous les pieds de Lian. Elle resta plantée au milieu de la piste, sonnée comme au réveil. Les regards ne la fuyaient plus. En les croisant tous, elle n'en effrayait aucun. Elle vit l'aîné sourire – lui sourire à elle.

Gao Ming avait abandonné son trône. Il s'était levé lui aussi et la fixait, ses traits empreints de fierté.

Lian ne savait toujours pas trouver les mots. Elle se prosterna sur le parquet, comme elle avait appris à le faire. Les acclamations redoublèrent. Lian se remit lentement debout, rangea ses éventails. Au milieu de la liesse qui ne semblait pas vouloir cesser, elle leva la tête et contempla le plafond. Le lotus impérial fleurissait paisiblement parmi les nuages de verre. Il lui sembla y lire ses véritables titres.

Lian Wen, Dame Lotus, duelliste du Temple de Dian Gong.

* * *

Les secondes s'écoulaient, goutte à goutte, dans le compartiment inférieur. Par intermittences, le mécanisme tintait et la clepsydre se retournait, reprenant son décompte perpétuel. Une minuscule lampe l'éclairait par derrière. Elle découpait la taille fine du sablier à eau.

Depuis des heures, Lian l'observait. Le matin s’annonçait ; mais la jeune femme ne parvenait pas à s'endormir.

Elle avait voulu retrouver son poste juste après la danse mais un de ses soldats l'avait interceptée à mi-chemin. Gao Ming désirait qu'elle rentrât immédiatement se reposer. Elle pensa d'abord qu'elle avait fait une bêtise, puis tout de suite elle comprit : Fei devait être folle de rage. Il valait mieux qu'elle ne la revoie pas. Elle avait donc rebroussé chemin et se trouvait à présent chez elle, enfouie dans ses draps, les yeux sur l'horloge-veilleuse.

Les pensées de la duelliste étaient à l'image de l'eau dans la clepsydre. Elles gouttaient lentement, se retournaient à peine rassemblées. Fatiguée d'attendre le sommeil, Lian se releva et se dirigea vers sa fenêtre. La chambre, si modeste fût-elle, offrait une vue exquise sur les toits de la ville.

La silhouette illuminée du palais surplombait les pagodes gracieuses. Dans les rues, les tavernes et restaurants commençaient à s’illuminer. Des rectangles de lumière s'échappaient des comptoirs ouverts sur la rue. Lian pouvait presque sentir le fumet des ravioles que les cuisiniers tiraient de leurs casseroles d'eau frémissante. Elle imaginait les citadins jaser sur ce qui s'était passé au palais, perchés sur un tabouret, devant un verre ou un plat. Elle entendit des cris rageurs et reconnut la voix du gérant de la salle de jeux. Sans doute était-il en train de rabrouer un endetté.

La brume restait haut, cette nuit-là. Elle enveloppait le palais comme pour mieux le couper du sol. Lian contempla ce tableau rare durant de longues minutes. Elle y trouva de la paix.

Ses pensées dérivèrent fatalement vers Altiero ; Altiero qui repartirait le soir-même.

« Ça n'arrivera plus, n'est-ce pas ? ».

Elle avait répondu que non. Il aurait déjà dû considérer la partie comme perdue. Pourtant, elle se souvint du sourire de l'aîné, cette flèche certaine qu'il lui avait décochée depuis sa loge. Si elle pouvait lui reparler, elle était prête à abandonner cette cité qu'elle chérissait tant.

Fuir à deux. L'idée était folle mais réelle. Il fallait qu'elle le revoie. Elle résolut de le faire dès que le jour serait complètement levé.

Ses plans furent interrompus par l'entrée fracassante de Tang dans la pièce. Il avait couru. Une veine palpitait à sa mâchoire.

« Capitaine, crise ! »

Lian savait parfaitement ce que cela signifiait. Il était arrivé quelque chose à ceux qu'ils devaient garder. Et elle n'avait pas été là pour l'empêcher.

« Quoi ? » croassa-telle.

Elle aurait dû demander un rapport. L'angoisse avait supprimé ses réflexes les plus élémentaires. C'était aussi le cas de Tang apparemment. Il ne prit même pas le temps de la saluer.

« La délégation de Fortuna a fui la cité. Ils rembarquent.

– Comment ça, ils rembarquent ?

– Ils repartent à…

– Pourquoi ils rembarquent, Tang ? »

Elle avait presque crié. Le soldat respira à fond.

« Il y a eu demande en mariage… »

Lian serra les dents. Elle avait complètement oublié cette tradition-là. Elle croyait que ce n’était plus qu’une plaisanterie.

Un mauvais pressentiment lui écrasa la poitrine.

« Et ?

– Dame Fei Wan a fait sa demande à Monsieur Massime. Et vous savez, plus le demandeur a de titres, moins le refus est admis. Alors il… »

Lian attrapa ses éventails sur leur crochet, passa son hanfu. Elle n'écoutait plus Tang qui essayait de raisonner sur la situation.

« Ils sont peut-être encore au port, on peut les rattraper …

– Prends Maï avec toi et allez-y.

– Mais vous ? »

Sa question resta sans réponse. Lian était déjà au bout du couloir.

Elle traversa les rues comme une rafale noire. Quelques buveurs tardifs se retournèrent sur son passage. Elle ne leur prêta pas la moindre attention. Elle ne voyait même plus les pavés sous ses pieds.

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