la maison d'édition de séries littéraires

La Lande – Acte I

Episode 23

Éventails

2ème jour avant les ides de septembre

Lian eut un semblant de sourire. Xian la tourna enfin vers le miroir. La capitaine fut frappée de sa transformation – avec si peu de choses.

Derrière elle, Xian la couvait de son regard étincelant. Une strie de lumière rouge tombait au beau milieu de son cou, collier barbare tranchant la peau diaphane.

Il y aura un poignard. Et votre tête finira à vos pieds.

« Tu sais que je suis ton homme », dit Xian.

Lian sourit à cette déclaration désuète. C’était ainsi que les amis se présentaient comme vassaux.

« Je sais, marraine. Sans réserve ?

– Sans réserve. »

La landlady lui posa un baiser bruyant sur la tempe, puis tapa dans ses mains.

« Il faut y aller ! Le Temps n'attend pas.

– Oui, ma sœur danse bientôt.

– Quel gâchis.

– Elle danse merveilleusement bien. Elle pourrait battre le record de Tiao. »

Xian entraîna sa filleule vers la sortie.

« Peut-être. Mais Fei Wan n'atteindra jamais la perfection. C'est physiquement impossible, les métronomes sont faits pour ça. Il faudrait qu'elle puisse voir le Temps, le ralentir. »

Elles retrouvèrent le couloir brocardé d’or. Dans le brouhaha ambiant, Xian se pencha vers la jeune femme, une main encore sur son épaule. Elle lui murmura à l'oreille. Sa voix était étrangement grave.

« La loi fondamentale le dit. Le temps s'étire si la victoire le veut, et la victoire appartient toujours au duelliste. »

Lian se figea. Sa marraine connaissait la loi fondamentale ; ce sentiment diffus qu’elle avait peut-être parcouru jadis la Lande au nom du Roi devenait tangible. La citation résonna dans son crâne.

Elle connaissait cet article. Elle les connaissait tous. Elle les voyait comme les tables de calcul qu’elle apprenait enfant. La loi fondamentale venait de se dérouler devant ses yeux aussi clairement que si elle tenait les plaques de verre entre ses mains.

Lian voulut demander de plus amples explications, mais sa marraine s'était déjà mêlée à la foule. Elle fronça les sourcils en percevant un changement – le poids à sa ceinture. Quand elle y porta les mains, ses deux lames habituelles avaient disparu. Deux objets curieux les avaient remplacés : Xian y avait accroché des éventails. Des jumeaux d’acier d’une légèreté étrange, auxquels l’œil expérimenté de la capitaine attribua une efficacité meurtrière.

Elle comprit en un instant, avec une simplicité lumineuse. Son incrédulité fit place à une pleine conscience de sa nature profonde.

Lian se surprit à regarder ses propres mains ; elle ne les trouva pas différentes, pourtant elles lui semblèrent appartenir à une autre. Était-ce cela, un duelliste ?

Un coin de son esprit songea à cet homme qui avait reçu un sabre. À l’heure actuelle, il devait voguer vers ce qu’il croyait être sa destinée, persuadé d’être un élu de la Faë. Xian l’avait trompé. Elle avait trompé les royalistes, et elle avait donc trompé Altiero… pourquoi ? Si elle était à la solde de Fei Wan, quel intérêt d’armer sa sœur ?

Il fallait qu’elle voie Altiero. Qu’elle lui parle, avant la fin de la soirée. Elle résolut d’aller à sa rencontre après la danse.

Dans un état second, Lian longea la rangée de portes matelassées et atteignit la loge impériale. Son père n'était pas encore là, mais il n'allait pas tarder. Shen veillait déjà à la gauche du trône.

Lian se plaça à droite, avec un port et un regard que son lieutenant ne lui avait encore jamais connus.

« Une forteresse à vous seule, capitaine, complimenta-t-il.

– C’est mon travail.

– Permettez-moi de vous dire que nous vous trouvons renversante.

– Vous ?

– Des camarades vous ont croisée. La fleur et le rouge, c’est parfait. »

Malgré les millions d’angoisses qui lui polluaient le cerveau, Lian parvint à dessiner un sourire. Shen n’eut pas besoin d’autre remerciement.

Le vitrail au plafond déversait un torrent de lumières colorées sur le théâtre. Lian contempla ce phénomène sans sourciller. Elle se sentait anesthésiée.

Autour d'eux, les invités s'assirent. Non loin de là, Xian riait avec Stiofan, qu'elle avait invitée personnellement. Pour l'occasion, le boutiquier avait enfilé un costume élégant. Son attention se reporta vite sur la loge. La délégation de Fortuna venait de les rejoindre, et une haute silhouette se plaça à la gauche de son lieutenant. Son cœur s’éveilla ; elle sentait de nouveau le regard d'Altiero.

Un coup de gong imposa le silence.

« Gao Ming, Empereur de Dian Gong, Gardien du Temps », annonça le crieur.

Lian et Shen se redressèrent d'un même mouvement. L'Empereur, vêtu d'un hanfu doré, entra dans la loge et prit place dans le trône. Il fut salué par un la formule rituelle, prononcée par les invités en chœur :

« Dix-mille ans à notre Empereur. »

Gao Ming posa les mains sur les accoudoirs. Des milliers de fils vibrèrent. C'était lui, le marionnettiste qui allait actionner les métronomes. La capitaine inspira à fond. L'instant décisif arrivait. Le souverain parla, d'une voix chaude et tranquille.

« Je salue nos invités qui nous font la joie de leur présence. Je salue les landlords et les sujets de ma cité. Depuis que le temps existe, il est compté ici. Ce Cœur nous rappelle à tous que nos vies sont des instants, et que toute éternité n’est qu’une ère. Je le dis au danseur qui, à chaque décennie, se présente sur cette piste : ici, il y a trop de métronomes pour les compter. Chacun mesure une facette du Temps, un rythme de l’existence. Saisissez ce rythme, il s’arrêtera. Saisissez leur rythme à tous… et le Temps lui-même devra s’incliner. Ma bénédiction est avec vous. Dansez. »

Des applaudissements s'élevèrent et s'évanouirent aussi vite. Les regards étaient maintenant rivés sur la piste. Les lumières s'éteignirent. Seul éclairage, l'aura du vitrail-lotus s'étendit.

La musique commença. Douce et ténue, elle enchantait l'ouïe. Fei Wan apparut. Elle avait revêtu un hanfu corail. Ses cheveux étaient tirés en un chignon simple. La concentration tendait ses traits.

La princesse s'arrêta au milieu de la piste et leva la tête, les yeux fermés. Elle attendait le signal. Il arriva sous la forme d'un tic-tac régulier. Le premier métronome s'était mis en route. Fei écarta les bras ; dans chaque main, elle tenait un lourd ruban. Depuis la loge, Lian vit un des fils blancs bouger. Les autres cordons s'ébranlèrent vite.

Fei Wan dansa. Elle saisissait chaque rythme avec une rapidité fulgurante, effectuait chaque figure comme si c'était la dernière. Lian avait rarement vu sa sœur aussi belle. Elle ressemblait à une divinité libre. L'armée de métronomes se leva et lança son offensive. La princesse fit tourner ses rubans avec elle. Aucun nœud, aucun trébuchement. La capitaine sentit le regard d'Altiero se détacher d'elle ; son cœur se serra. Xian avait eu tort de douter. Fei voltigeait vers la perfection.

Durant quelques minutes, le public n'osa respirer trop fort pour ne pas déranger la danseuse. Enfin, le dernier pas fut exécuté. Tous tendirent l'oreille. Les rubans retombèrent - un seul tic-tac était encore audible. Un seul métronome. Fei Wan avait battu le record de Tiao.

L'Empereur fut le premier à applaudir, puis les spectateurs se levèrent tous dans une ovation retentissante. Lian n'applaudit pas : les gardes n'en avaient pas le droit. Mais sans les avertissements d’Altiero, elle aurait oublié toute rancœur. Elle se souvint des efforts fournis par Fei, des souffrances qu'elle avait endurées pour en arriver là. Lui en vouloir lui était difficile.

La princesse s'inclina avec un sourire immense aux lèvres. Elle était complètement essoufflée, mais rayonnait.

Lian suivit Fei du regard tandis qu'elle disparaissait dans les loges. Le climax était passé, on s'était rassis, et aucun accident n'était à déplorer pour le moment. Tout allait bien se passer. Après quelques minutes de bavardages enthousiastes, Gao Ming fit sonner le gong.

« C'était exceptionnel. Les augures sont bons. Comme le protocole le demande, je propose maintenant un souhait. Souhait qu'au nom de la cité, je réaliserai séance tenante. Y a-t-il une demande ? »

Un silence de forme lui répondit. On profitait rarement de cette grâce de l'Empereur. Il s'agissait plutôt d'une transition d'élégance. La surprise fut grande quand quelqu'un se manifesta.

« J'ai un souhait, père. »

Lian sentit sa gorge se nouer. Fei était déjà réapparue dans la loge voisine, de nouveau dans sa robe. Gao Ming la fixa, interloqué, puis il hocha la tête.

« Une parole est une parole, ma fille. Que désires-tu ? »

Lian vit sa marraine esquisser un sourire triomphant. Cela lui fit craindre le pire.

« Je souhaiterais voir ma petite sœur sur cette piste. Que Lian Wen danse. »

Être averti des dernières sorties, directement par emaill
Recevoir la Newsletter