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La Lande – Acte I

Episode 22

Cartomancie

2ème jour avant les ides de septembre

Une nuée de lampions colorés parait les remparts de la ville. Au sommet de l'île, le palais scintillait, perle posée sur un bijou.

Les délégations étrangères et les notables de la région se pressaient vers la demeure impériale. Les pavés de la grand-rue disparaissaient sous les jupons et les bottes de ville. Amassés sur les trottoirs, les journalistes immortalisaient le moment. À chaque flash, leurs appareils exhalaient une bouffée de fumée qui montait s'évanouir dans le ciel nocturne. La soirée s’annonçait particulièrement clémente : aucune brume à l’horizon. Les citadins pouvaient admirer à l’envie la marée montante de tenues chamarrées. Les coiffes luttaient tant en créativité qu'en hauteur.

Personne ne prêtait attention à la garde impériale, qui se fondait sobrement dans les décors du palais. Pour l'instant, aucun imprévu ne s'était produit. Un crieur posté à l'entrée d'honneur annonçait les invités. Mianju vérifiait les noms sur la liste que le greffe de l'Empereur lui avait fournie. Il avait pour ordre d'éconduire les éventuels pique-assiettes.

Lian n'eut pas à endurer la file d'attente. Elle passa par la porte de service réservée à la sécurité du palais. Le soldat qui la gardait salua sa capitaine avec respect. Elle lui rendit un signe de tête avant d'entamer un tour des lieux. La taille du bâtiment et le manque de temps rendaient l'inspection ardue, elle dut presque courir pour arriver à temps dans l’entrée principale. Tout le monde était en place. Mianju s'inclina à son approche. Leur altercation avait assaini leur relation, et le soldat avait au moins la sagesse de ne pas ajouter ses remarques à un stress palpable.

« Tout se passe bien ?

– Sans problème, rapporta-t-il. Plus que les journalistes à faire entrer. On va bientôt fermer les portes.

– Bon travail. Garde le cap. »

Elle n'attendit pas sa réponse pour repartir. L'heure approchait ; il lui fallait rejoindre la salle des métronomes. D’une main, elle vérifia la poche droite de son hanfu : la rose bleue y reposait toujours. Elle n’avait pas osé s’afficher avec, mais le toucher satiné des pétales la rassura. C’était son talisman.

Lian entra dans le Cœur par le quatrième étage, là où s'asseyaient les membres de la famille impériale et les invités d'honneur. Le parterre de nobles têtes s'y étalait déjà. La soirée commençait. Les premiers éventails se déployèrent. Lian écouta les conversations d'une oreille ; des badinages. Rien de tout ce qui était débattu ne l'intéressait, mais c'était à elle de remarquer toute concertation suspecte.

Les journalistes firent leur entrée, et commencèrent aussitôt à papillonner de groupe en groupe. Ils devaient être les derniers à passer la porte : tous les invités étaient là désormais.

Lian se prit à guetter quelqu’un en particulier ; un doux fantôme de la nuit dernière.

Elle ne le trouva pas ; mais elle n'eut aucun mal à repérer Fei Wan. La princesse devait enfiler son costume de danse dans une heure. En attendant, elle faisait tourner des têtes : des compliments sonores louaient sa robe bleue.

Sa robe bleue.

La capitaine refusa un instant d'y croire, mais impossible de s'y tromper : la baie des lotus couvrait la silhouette de la princesse souriante. Une flûte de champagne à la main, l’héritière conversait avec son père et les grands. Lian vit Altiero lui parler et c'en fut trop. Le monde tangua.

Elle dut reculer. Ses jambes la portèrent, sûres – son cerveau, lui, ne réagissait plus.

Quelques secondes plus tard, elle se dévisageait dans les grandes glaces qui couvraient les murs des toilettes. Les appliques de papier rouge jetaient des raies écarlates sur les murs. Comparé à la perfection sculpturale de sa sœur, son propre visage lui parut difforme ; elle réalisait soudain qu’elle ne vivait que pour s’excuser d’être née. Elle se trouva misérable et, pour la première fois de sa vie, fondit en larmes.

Lian sanglota ainsi de longues minutes. Ses épaules tremblaient au-dessus du lavabo. Shen la cherchait probablement ; elle devait rejoindre son poste. Mais elle ne s'en sentait pas capable. Elle ne se sentait plus capable de rien.

« Je comprends pourquoi tu pleures peu, ma chérie. Par la crête de Jory, on dirait une baudroie. »

Elle se redressa et réalisa que son reflet n'était pas seul dans le miroir. Au lavabo d'à côté, Xian rajustait son rouge à lèvres.

Lian s’essuya les yeux pour admirer sa marraine. Xian resplendissait dans une robe rouge sanguin. Un dragon formait une crête tout le long de son dos, et venait reposer sa gueule sur son épaule. Deux amandes de grenat servaient d'yeux à la créature. La landlady portait le tout avec une superbe désinvolture.

Lian dut calmer ses hoquets pour pouvoir parler.

« Tu es…

– … sublime. Je sais. En même temps, je ne passe pas la soirée de la décennie à me déshydrater dans les toilettes. »

La capitaine ne nia pas. Xian avait raison. Ses larmes lui paraissaient déjà ridicules.

« Je ne pleurerai plus », décréta-t-elle.

La landlady la toisa depuis ses semelles hautes.

« Plus jamais ? Jamais jamais ?

– Plus jamais.

– Même quand ta marraine adorée quittera ce monde ?

– Pourquoi tu me demandes ça ? »

Xian esquissa un geste nonchalant avec son tube de rouge à lèvres avant de retourner à son maquillage.

« Quand Fortuna m’a contactée, j’ai hésité à me fourrer dans cette histoire. Alors pendant la croisière de cette année, je suis passée voir la Cartomancienne.

– La Cartomancienne ? Marraine, ces gens sont des charlatans...

– Pas elle. Jamais la Cartomancienne ne s'est trompée. La grande soeur des hécates ! Écoute un peu ce qu’elle m'a dit : “Il y aura un poignard. Et votre tête finira à vos pieds”. Charmant, n'est-ce pas ? »

Lian réprima un frisson.

« Ce n'est que de la bonne aventure, persista-t-elle. C’est pour faire du sensationnel. »

Xian arrangea quelques mèches de son carré fou.

« Ça arrivera. Demain ou dans un siècle, qu'est-ce que j'en ai à faire ? C'est apaisant de savoir, c'est tout. J'aurai une fin digne de moi : flamboyante.

– … formidable.

– Tu as dit que tu ne pleurerais plus.

– Je m'y tiendrai. Pas une larme quand ta tête tombera. »

La landlady éclata d'un rire cristallin et se tourna vers elle, les poings sur les hanches.

« Bon. Que faire de toi ? »

Xian défit le chignon de sa filleule et attendit que sa chevelure recouvre ses épaules. Elle entreprit alors de la coiffer avec le peigne qu'elle venait de retirer.

Lian se laissa faire, le regard bas.

« Ça ne sert à rien, Xian. Elle est venue dans la robe que tu m'avais offerte.

– Je sais. Elle est venue chez moi la réclamer.

– Et tu as accepté ?

– Bien sûr que oui, j'étais ravie ! Elle ne lui va pas ! On voit bien que ses couturières ont fait des retouches de dernière minute. Ça ne tombe pas bien sur les reins, et elle a dû prendre d’autres chaussures parce qu’elle ne pouvait pas marcher dans les tiennes. Je ne parle pas du dos, la soie est trop tendue au niveau de l'échancrure. Du pain béni pour toi, ma chérie. Tu vas avoir l'air d'une déesse. »

Xian rangea le peigne dans la poche du hanfu noir. Elle enroula brièvement les cheveux de sa filleule dans sa main, puis les relâcha. La longue crinière refléta discrètement le rouge des lampes. Lian assimilait encore ce que la landlady venait de dire.

« … tu es redoutable, murmura-t-elle.

– On me le dit souvent. »

La capitaine frémit quand le rouge à lèvres fit le tour de sa bouche. Le contact frais du maquillage était inédit pour elle. Elle pinça les lèvres, comme elle avait si souvent vu sa marraine le faire. Elle voulut regarder le résultat, mais Xian la maintint en place.

« Un dernier détail. »

D’un geste doux, elle attrapa la rose bleue pour la placer dans les cheveux de sa propriétaire. Lian se sentit rougir. Sa marraine l’avait trouvée dans sa poche, en y déposant le peigne.

« Petite cachotière… je suis heureuse pour vous. »

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