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La Lande – Acte I

Episode 21

La visite

3ème jour avant les ides de septembre

La nuit vint. Par prudence – et peut-être par lassitude, Lian renonça à attendre sur son coin de rempart balayé par les vents. Il lui fallait un repos complet si elle voulait être alerte pour le grand soir.

Trois coups sourds à la porte rompirent cette bonne résolution. Elle se redressa de moitié. La couverture glissa sur ses épaules nues. Il ne lui fallut pas longtemps pour connaître l'heure : sa petite chambre était tapissée de pendulettes, cadeaux de sa marraine.

Qui cherchait à la voir à minuit passé ? Cela devait être grave. Pourtant, quand trois nouveaux coups se firent entendre, elle n'y décela aucune urgence. Leur faiblesse trahissait même une certaine retenue. Le visiteur craignait de se faire entendre des chambres voisines.

Elle attrapa son hanfu noir pendu près du lit. Elle n’eut pas le temps de le mettre suivant le protocole et le col resta libre, la ceinture lâche. Tant pis, tant que cela la couvrait. Elle se réarrangerait en route.

En ouvrant, elle se retrouva nez à nez avec Altiero. Son silence fut à la hauteur de sa surprise ; si bien que l'aîné dut prendre la parole.

« Je vous prie de pardonner une visite aussi impromptue. Il est très tard. Je vous ai réveillée. »

Lian recouvra enfin l'usage de la parole.

« Ce n'est rien. Je suis disponible jour et nuit, vous le savez. Qu'y a-t-il ? »

Comme il ne répondait pas, la jeune femme s'écarta. Il entra en retirant son chapeau. Lian referma la porte et désigna la table basse à son invité.

Altiero s'installa avec aisance, malgré sa haute stature. Savoir s'attabler à même le sol faisait partie de son expérience. Il tournait le dos à la capitaine. Celle-ci put le parcourir du regard ; elle nota l'humidité de sa cape.

« Vous étiez dehors. Et vous rentrez à peine… ce n'est pas raisonnable. La brume est très épaisse à cette heure.

– J'avais besoin de prendre l'air sans qu'on me voie. »

Lian s’abstint de tout commentaire. Elle préférait ne pas aborder leur dernière conversation. Savait-il qu’elle avait confronté Xian ? Peut-être qu’il lui en voulait.

« Je vais faire du thé, dit-elle d’un ton égal. Vous pouvez étendre votre cape ici, le temps qu'elle sèche.

– Elle sèchera sur moi. Je ne veux pas déranger.

– Vous ne dérangez jamais. »

Elle se dirigea vers le minuscule coin cuisine pour mettre de l'eau à bouillir. Au-dessus du comptoir, un farfadet tenait un cadran. Le bois rendait à merveille l'espièglerie de ses traits. Xian le lui avait ramené d'Avalon.

« La danse des métronomes a lieu ce soir, reprit Altiero.

– Oui.

– Ces deux semaines ont filé. Où serez-vous ? »

Lian répondit tout en cherchant la boîte à thé sur les étagères étroites.

« À la droite du trône. Vous serez gardé par le lieutenant Shen, à sa gauche. Après la danse, il y aura une collation. Le lendemain, tout le monde se reposera dans ses quartiers. Et au soir, vous repartirez. »

Lian ne reçut aucune réponse. Elle se demandait si elle n'avait rien dit de vexant quand le diplomate s'éclaircit la gorge.

« J'ignore si je veux repartir », lâcha-t-il.

Elle avait trouvé la boîte depuis longtemps, mais continuait à s'affairer. Tant qu'il ne pouvait voir que son dos, il ne percevait pas le rouge qui lui montait aux joues.

Ce fut à ce moment précis que le regard d'Altiero se posa sur sa nuque. Bien sûr, il n'était pas rationnel de penser qu'il eût pu se douter de quelque chose. Mais pour elle, qui étouffait ses sentiments depuis des jours, ce regard signifiait tout. Est-ce qu'il a compris ? se demandait-elle avec angoisse ; si elle n’avait pu serrer la boîte en métal à l’en déformer, ses mains auraient tremblé.

« Que voulez-vous dire ? parvint-elle à demander.

– Rien. N’y prêtez pas attention. (Il eut un silence) Ces trois derniers jours, j’ai songé à revenir. Là où nous nous étions vus en tête à tête. Au cas où… stupide, n’est-ce pas.

– C'est vrai.

– Mais je n’arrivais pas à oublier cette idée ridicule. J’ai passé trois nuits à tourner autour des remparts, sans jamais me résoudre à monter. J’ai tourné plus longtemps que d’habitude ce soir. Puis j’ai songé à la caserne.

– Qui vous a laissé…

– Une soldate. »

Elle retint un soupir. Maï, évidemment.

« Pardonnez mon intrusion. Elle est inqualifiable. Je ne me reconnais pas. »

Cela leur faisait un autre point commun.

L'eau frémissait. Comme un automate, Lian fit tomber les feuilles dans leur compartiment et remplit la lourde théière de bronze. Elle la prit sans effort, mais à deux mains.

« C'est prêt », s'entendit-elle répondre.

Elle revint vers la table et s'agenouilla face au grand. Altiero baissa immédiatement les yeux. Elle n'avait donc rien imaginé, il la fixait une seconde auparavant. Ce constat lui redonna une certaine assurance. Elle disposa les tasses selon une symétrie parfaite. Altiero observa ses gestes avec révérence. Il réagit cependant quand Lian empoigna à nouveau la théière.

« Permettez. Selon la hiérarchie, je dois vous servir. »

Elle lâcha la poignée avec un temps de retard : la grande main du diplomate effleura la sienne. Un frisson la traversa de part en part. Il n'y eut pas besoin de mots. L'aîné abandonna aussitôt le protocole et la laissa faire. Elle servit le breuvage avec précaution, à son invité puis à elle-même. L'aîné retourna à sa contemplation. Lian pouvait presque retracer le chemin que son regard parcourait : ses bras, dont les muscles tendus se dessinaient sous l'effort ; son épaule gauche, que le col du hanfu avait découverte en glissant. Malgré le son régulier de dizaines d'aiguilles autour d'eux, elle eut l'impression que les saccades de son cœur étaient clairement audibles.

« Buvez, je vous prie. Ça va refroidir. »

Il obéit. Tous deux burent en silence. Seule la lampe à pétrole posée sur la table les éclairait. Altiero attendit que Lian repose sa tasse vide pour faire de même. La capitaine ne put s'empêcher de s'émerveiller une fois de plus : quelle grâce ! Assis par terre, tout en noir, cet homme lui paraissait plus distingué que tous les nobles. Elle songea même à l'en complimenter, quand l'aîné reprit.

« Au nom de mes compatriotes, je voulais vous remercier pour ces deux semaines. C'était très instructif. Nous n'aurions pu avoir meilleur guide.

– Vous êtes des gens curieux. Ça m'a fait plaisir. »

Altiero eut un rire léger. Son hôte garda les yeux sur sa tasse, savourant cette nouvelle musique. Elle comprit qu’il ne voulait pas parler de complot ce soir. Comme s’il avait peur de souiller quelque chose ; comme s’il voulait lui signifier que cet instant ne devait rien aux sombres desseins des puissants, ni aux mystères éthérés du Temple des Rois.

Ce soir était à eux.

« Vous auriez été une icône à Fortuna. »

Ce fut au tour de Lian de rire ; effrayée par son propre relâchement, elle s'arrêta bien vite.

« Ça aussi, c'est au nom de vos compatriotes ?

– Sans doute. Je ne leur ai pas demandé.

– Merci à vous dans ce cas. »

Elle reprit une gorgée de thé, songeuse. Un vieux souvenir lui revenait.

« Vous pensez à quelque chose ? s’enquit Altiero.

– Une coutume. Tant que les grands de Fortuna sont à Dian Gong…

– N'importe qui peut leur proposer de rester. Il suffit d’un mariage. »

Il connaissait cette tradition-là évidemment, il en connaissait des milliers. Quelque part, elle fut soulagée de ne pas la décrire elle-même.

« Qu’est-ce que les gens ne vont pas inventer, fit-elle d’un ton détaché.

– C’est plutôt amusant. »

L'aîné recula quelque peu et chercha dans les replis de sa cape.

« Je vous ai apporté quelque chose. Disons… en gage de ma gratitude. »

Elle vit ce qu'il lui tendait. Son cœur cogna sur sa cage thoracique comme sur un gong.

À la lueur de la lampe, une rose bleue jouait de mille reflets. Chaque pétale avait apporté la mer avec lui.

Lian secoua la tête en fermant les yeux. Mais le lotus était toujours là quand elle les rouvrit. Elle continua de fixer la fleur, entre exaltation et peur panique. Ce n'était pas la brume qui avait trempé la cape d’Altiero, mais l'eau de la baie.

« Vous êtes fou, dit-elle enfin. C'est interdit d'en cueillir.

– Sauf pour la famille impériale, ou pour son compte. Et je suis certain qu'elle ira avec votre peigne. L'étiquette est sauve. »

Les mains de la capitaine tremblèrent. Si seulement le seul problème venait de l'étiquette.

« Et le Gardien ? » chuchota-t-elle.

Le diplomate esquissa un geste désinvolte de sa main libre.

« Dame Lian Wen… pardonnez-moi, mais cette histoire marche sur les enfants. Vous ne croyiez quand même pas qu'elle me ferait peur ? »

Lian serra les dents. La colère succéda à la peur. D'un geste précis, elle saisit le poignet d'Altiero, le plaquant sur la table. Il n'eut pas le temps de résister qu'elle lui retroussait la manche.

Un bandage avait été fait à la va-vite. Elle comprit pourquoi il avait refusé d’ôter sa cape : encore fraîches, des marques sanglantes filtraient à travers le tissu de sa chemise. Celles de pinces à dents de scie.

L'orage gronda dans les yeux noirs de la capitaine.

« Vous me prenez pour une imbécile », siffla-t-elle.

Elle rabattit la manche et se releva, droite comme la justice. Une vague nausée lui retourna l'estomac.

« Et si ses pinces sont empoisonnées ?

– Alors je mourrai », répliqua-t-il.

Lian s'esclaffa, incrédule. Comment avait-elle pu louer la maturité de cet homme cinq minutes auparavant ? Un tel mépris du danger dépassait l'entendement.

Elle se mit à faire les cent pas. Son hanfu flottait derrière elle, dévoilant ses jambes fines par intermittence. Mais la raideur de ses mouvements les tendait comme des fils d’arc.

« Donc, votre propre vie n'a aucune importance pour vous. Cela vous va ? »

Altiero se releva à son tour. Il dominait la jeune femme de presque deux têtes ; son ton resta neutre.

« Je le vis bien maintenant. Parce que je vois que ma vie a de l'importance pour vous. »

C'en fut trop pour Lian. Elle détourna le regard, excédée.

« Je croyais que vous étiez un homme sensé. Que vous mesuriez vos risques. Vous m’avez suppliée d’être vigilante, et de votre côté ? Vous avez mis en danger tout ce que nos deux cités ont construit, pour… quoi ? Pour faire le coq ? C’est ce qu'aiment vos femmes à Fortuna ? »

Le diplomate ne réagit pas tout de suite. Il garda une immobilité effrayante, ce qui laissa le temps à Lian de mesurer ses paroles. Elle se sentit vite mal, mais elle devait lui faire comprendre. C’était son rôle.

« Je vous demande de quitter cette pièce. La journée de demain sera chargée. »

Elle regretta ses mots à l’instant où elle les prononça. Mais il était trop tard. Entre-temps, Altiero s'était repris. Il remit son chapeau ; Lian sentit sa déception, abyssale. Son malaise décupla. Elle se serait lancée tête la première contre le mur si elle s'était écoutée.

Le grand jeta la fleur sur la table comme il l'aurait fait d'un chiffon, et se dirigea vers la sortie.

« Je vous remercie pour le thé, lança-t-il avec froideur. Bonne nuit à vous, Dame Lian Wen. »

La capitaine le suivit du regard. Une pression violente lui écrasait la poitrine. Elle se saisit du lotus abandonné et se rua sur la porte lui barrer le passage.

« Pardonnez-moi, souffla-t-elle. Restez. »

La capitaine sentait plus que jamais le regard du diplomate sur elle. Il la brûlait. Sa voix de basse était encore descendue d'une octave quand il répondit.

« Pourquoi ? »

Devant cette question unique, Lian resta silencieuse. Sa timidité la paralysait. Son attention se porta sur la rose bleue dans sa main ouverte.

« Je voudrais… la mettre dans mes cheveux. »

Après cinq secondes insupportables, elle entraperçut un sourire sur le visage de son invité. Le soulagement la fit sourire à son tour.

« Je vais vous aider. »

Altiero prit la fleur – ses doigts glissèrent sur sa paume. Il écarta quelques mèches de ses interminables cheveux noirs. Ce n'étaient pas les gestes de Xian, nets et rapides ; c'étaient des errements, qui tenaient plus du jeu. Lian ferma les yeux. Le bruit des horloges lui parut ralentir.

La rose bleue trouva enfin une place dans sa chevelure. Alors, avec un naturel qu'elle se pensait interdit, la Dame Lotus releva les yeux. Son regard plongea dans celui de l'aîné. C'était tout ce qui lui manquait, depuis toujours peut-être.

Ils s'embrassèrent avec passion – presque avec rage. Le bruit réglé des cadrans s'estompa ; puis disparut complètement, le temps avec lui.

La lampe à pétrole finit par s’éteindre. Dans l'obscurité, les yeux du grand étincelaient. Elle l'embrassa de nouveau.

« Il faut que vous y alliez, murmura-t-elle.

– Ça n'arrivera plus, n'est-ce pas. »

Ce n'était pas une question mais une affirmation. La jeune femme eut aussi mal que si on l'avait poignardée, mais ne put que confirmer.

« Non. Ça n'arrivera plus. »

En long silence les enveloppa. Puis les lèvres d'Altiero se posèrent chastement sur son front. Cet acte bouleversa Lian. Elle voulut saisir sa cape, le retenir.

Mais l'aîné était déjà sorti. Elle distingua sa haute silhouette dans le couloir sombre ; puis la porte se ferma.

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