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La Lande – Acte I

Episode 20

Sur mesure

4ème jour avant les ides de septembre

Xian se plaqua une main consternée sur le front.

« Je suis là pour ça, ma chérie. Je l'ai fait faire sur mesure. L’occasion l’exige. »

Sans plus de cérémonie, elle entraîna Lian derrière un paravent de papier. L’habillement se fit en un temps record. Puis la landlady lui présenta des souliers d’une hauteur intimidante, qu’elle n’eut pas le temps de refuser. Leur confort la surprit.

« Sur mesure aussi ! commenta Xian. Tu vas pouvoir danser. Ferme les yeux. »

Elle obtempéra à contre-cœur. Sa marraine se mit sur la pointe des pieds pour la guider jusqu'au miroir ; sa voix vibrait.

« On oubliera la capitaine demain, d’accord ? On t’appellera Dame Lotus. »

Les petites mains quittèrent son visage. Lian put s'observer. Elle ne reconnut pas la femme qui lui faisait face.

Sur elle, la robe n'avait plus rien de surchargé. Elle longeait ses courbes telle une onde merveilleuse. La soie charriait ses vaguelettes avec souplesse. Elle libérait une épaule, éclaboussait l’autre d’une écume légère, offrait une vue délicieuse sur sa nuque. Une audace de la couturière esquissait une échancrure dans le dos, pour la rattraper quelques centimètres plus bas.

« Alors, tu m’en veux toujours ? Je te le promets : quand il te verra demain, il oubliera Fortuna. Il oubliera sa propre naissance ! »

Lian demeura muette. Ses émotions dépassaient les mots. Elle se pencha sur sa marraine, qui lui paraissait soudain bien petite, et la prit dans ses bras. C’était la première fois qu’elle en prenait l’initiative. Surprise, Xian lui rendit une accolade plus maladroite qu’à son habitude. Lian sentit une gouttelette tiède sur sa joue. Elle aurait juré que la landlady avait laissé échapper une larme.

« Tu es devenue si grande, chuchota-t-elle. Je n'ai pas eu le temps d'en profiter…

– C'est à cause des chaussures, marraine.

– Idiote. »

La porte se rouvrit. Xian lâcha sa filleule, lui arrangeant légèrement le chignon au passage. Par réflexe, Lian reprit sa posture militaire – peu convaincante dans cette robe.

Fei Wan se présenta. Deux servantes tenaient le bord de sa longue cape brodée d'argent. La princesse souriait, paisible.

« Dame Xian, vous êtes là ! Je venais transmettre un message de père à… »

Elle regarda Lian comme une inconnue. Elle faillit s’offusquer en croisant son regard, avant de reconnaître sa sœur. Sa figure changea ; durant un éclat de seconde, un choc profond tordit ses traits parfaits.

Lian frémit.

Si elle est peut s’en prendre à son père régnant…

Fei reprit, avec un calme trop recherché pour être cordial.

« Nous avons parlé tous les deux avec père, à propos de la… dérogation qu'il a faite pour Lian. Et finalement, ce n'est pas une bonne idée. Il ne se sentira en sécurité qu'avec toi, petite sœur. »

Lian eut l'impression que le mot “petite” était appuyé à dessein. Mais elle n’eut pas le temps de trop y songer : la landlady se redressa de toute sa hauteur. Il y avait une suprême confiance dans son regard noir, et sous les atours de la noblesse de cour, Lian perçut la sauvagerie d’une redoutable guerrière.

« J'ose considérer que Sa Grandeur est un homme de parole. Lian Wen a sa place parmi les invités. »

La bravade de Xian étonna Fei Wan, sans la déstabiliser. Elle savait qu’elle aurait gain de cause.

« Père est Empereur avant d'être un homme. Et Lian est capitaine de sa garde. Je suis navrée, mais la dérogation n'a plus cours.

– Allons, Dame Fei Wan, siffla la landlady. Où est l’héritière, et où est l’enfant ? »

Cette fois-ci, Lian réagit. Elle craignait pour sa marraine.

« Ce n'est rien, dit-elle. Dis à père que c'est bon. Je le garderai. »

Fei Wan ravala la réponse qu'elle destinait à Xian. Elle scruta sa sœur. Lian regretta de ne pas pouvoir ciller : Fei et l’Empereur étaient les seules personnes au monde dont elle devait soutenir le regard. L’étiquette ne lui avait jamais paru si étouffante.

La princesse retrouva un visage complètement détendu. Elle hocha la tête ; les gouttes argentées de sa coiffure tintèrent.

« Bien. Je dois y aller, je vais m'entraîner. Souhaite-moi bonne chance pour demain, petite sœur.

– Bonne chance, dit-elle machinalement.

– Bonne soirée à vous. »

Fei sortit, les servantes refermèrent la porte. Lian se tenait toujours bien droite. Elle savait que la landlady allait laisser exploser sa rage, et ne se sentait pas la force de l'écouter hurler.

« Xian, ne dis rien. S'il te plaît.

– Mais…!

– Rien, je te le demande. »

Elle retira sa robe et retrouva son hanfu noir. C'était comme changer de peau. La déception lui brouillait la vue. Mais Fei avait au moins raison sur un point : l'Empereur ne se sentirait en sécurité qu'avec sa fille cadette.

Elle devait être à la droite de son père. Surtout ce soir-là.

« On se voit demain, marraine. Merci pour tout. Rapporte ça. »

Xian vit la robe retomber dans son paquet. Le coup fut si sévère qu’il lui ôta toute idée de réponse. Atterrée, elle reprit la boîte dans ses bras et quitta la chambre.

Lian se passa une main fébrile dans les cheveux. Privée de bal, ce n’était rien du tout. Si sa sœur savait pour ses escapades nocturnes, elle voudrait savoir ce qu’elle tramait. Elle pourrait remonter jusqu’à lui… la capitaine ne le supporterait pas.

Et Xian ne lui avait toujours rien expliqué sur cette histoire de sabre.

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