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La Lande – Acte I

Episode 2

Une vague

7ème jour avant les calendes de septembre

On ramena vite Tang. Complètement dégrisé, il alla prendre sa place dans le rang. Quelques gloussements échappèrent à ses camarades. Lian étouffa un soupir. La danse des métronomes allait avoir lieu dans deux semaines et l'élite de leur armée riait.

« L'idée d'une nuit sur le toit à l'air de beaucoup vous amuser. Des volontaires pour monter se rafraîchir ? »

Les gloussements stoppèrent net. Lian longea le rang pour passer la troupe en revue. Ce matin-là, ils avaient fait des efforts supplémentaires. Sans doute l'annonce imminente des noms. Les dos se raidissaient au passage de la capitaine. Le vent furieux du large ne déplaçait pas d’une mèche son chignon serré. Ils avaient peu de place sur ce couloir de pierre. Et pourtant, le paysage grandiose élevait l’âme. L’immensité de l’océan se jetait dans les bras amples de la baie ; la digue traversait au milieu de cette étreinte. Les soldats étaient comme une troupe de funambules.

Nul besoin de maquillage ni de décorations ; les gardes impériaux, dans leur hanfu noir, étaient eux-mêmes des joyaux. Ils ne se mêlaient jamais aux nobles mais connaissaient les palais mieux qu'eux.

Lian s'arrêta enfin. Les soldats retinrent leur souffle.

« Ça peut aller », lâcha-t-elle.

Elle put presque entendre les respirations reprendre. Une ombre de sourire passa sur ses lèvres.

« Maï, ton chignon tombe encore. Change de rubans. Feng, on dirait que tu as avalé ton sabre. Il faut être droit, pas crispé. Votre port est inné. »

Tandis que les fautifs se corrigeaient comme ils pouvaient, Lian sortit rapidement sa montre à gousset.

« Nous avons de l’avance. Vous voyez ? Quand vous y mettez du vôtre, tout va plus vite. »

Shen prit le relais. Il entama une série d'ordres d'une voix de stentor. Les gardes se placèrent le long de la digue, en une rangée nette. Le lieutenant, enthousiaste, passa une dernière fois devant eux.

« Vous voulez impressionner les grands de Fortuna ?

– Oui, lieutenant ! s’exclamèrent les gardes d’une seule voix.

– En position, ordonna Lian.

– Oui, capitaine ! » rugirent-ils de plus belle.

Lian croisa les mains dans son dos. L’océan mugissait tout autour d’eux. Les gardes impériaux de Dian Gong n'offraient leur danse au monde que tous les dix ans, durant l’annonce des noms. Ils précédaient les métronomes.

Shen se plaça derrière un tambour de bois sombre. Il porta le premier coup sur la peau tendue. La fille de l'Empereur ferma les yeux. Le rythme fit vibrer le sol sous ses pieds, la traversa, et envoya ses instructions à son cerveau. Elle étendit les bras et se mit en garde. Quatre-vingt-sept soldats exécutèrent le même geste simultanément, reflets d’un gigantesque kaléidoscope.

Ils enchaînèrent les mouvements pendant une demi-heure. Aucun des soldats ne donna le moindre signe de fatigue. Pas par vantardise, mais parce qu’ils ne souhaitaient pas décevoir leur capitaine. Chacun de ses mouvements touchait au divin. Chaque fraction de seconde lui appartenait. Elle leur insufflait une force que la plupart d’entre eux ignoraient avant de rejoindre l’armée. Cela les grisait.

Coup par coup, bond par bond, ils se rapprochaient d’un art parfait. Pour rien au monde ils ne voulaient rompre l’harmonie du corps qu’ils formaient : une vague noire parmi les milliers de vagues qui assaillaient la digue.

Un cri isolé fit ouvrir les yeux à Lian. Le désordre venait du bout de la rangée. Une déferlante avait failli emporter Tang. Il ne devait la vie qu’à l’un de ses confrères, qui l’avait saisi par le bras.

Lian jeta un nouveau regard à sa montre à gousset. Les heures des marées n’étaient pas normales.

« Capitaine, lui marmonna Shen.

– L’eau monte.

– Oui, concéda-t-il. Je croyais qu’on avait encore une heure…

– La Faë en a décidé autrement. »

Elle ne plaisantait pas avec la marée. Personne, à Dian Gong, ne plaisantait avec la marée. Sa montée, parfois imprévisible, était toujours d’une rapidité redoutable. S’entraîner sur la digue permettait de travailler son équilibre, mais présentait un risque. Lian en avait conscience.

« À la porte, aboya-t-elle pour couvrir le vacarme de l’océan. En rang et dans la discipline ! »

Tang essora son hanfu au creux de son poing. Toute la troupe se dirigea d’un seul pas vers la porte restée ouverte. Des deux côtés du chemin, les vagues montaient de plus en plus. Elles se faisaient menaçantes.

La Faë avait envie de s’amuser ce jour-là.

Une lame de fond frappa le chemin à sa base. Un pan de pierre se fissura avant de s’affaisser ; Maï, dernière de la file, bascula. Son chignon se défit dans l’élan. Lian plongea en avant. Elle saisit la soldate par la taille et la remit sur le sentier. Face à elles, une nouvelle vague gonflait.

« Cours, Maï. Droit vers la porte.

– Mais… !

– C’est un ordre. »

Ces mots furent un déclic. La jeune fille fonça vers Shen, qui tenait la porte. La vague formait maintenant un mur sur tout leur flanc droit ; elles n’auraient pas le temps de se mettre à l’abri.

Lian Wen trouva son équilibre et souffla. Elle campa sur ses talons et se remit en garde. Face à elle, la vague n’en finissait plus de monter. Elle faisait de l’ombre aux murailles et à la porte ouest.

Voilà l’adversaire, songea Lian.

Son cœur bondit et s’arrêta. Derrière les murailles de Diang Gong, elle entendit les cloches ralentir. Son monde plongea dans du coton ; et la vague ralentit. La masse aqueuse hésita, à quelques centimètres au-dessus de la digue. Maï passa la porte. Shen rugit.

« Capitaine ! Vite ! »

Elle fonça à son tour. Sous la pression, sa cage thoracique menaçait d’imploser. La vague allait gagner, bien évidemment : on pouvait figer un homme, pas l’océan. Tout ce qu’elle pouvait faire, c’était gagner quelques secondes.

La déferlante retrouva sa pleine vitesse. Elle s’écrasa sur la porte au moment où Lian Wen la franchissait ; le battant se referma dans un claquement meurtrier sous son poids. Elle s’écrasa sur la digue dans un fracas qui fit trembler tout le mur ouest.

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