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La Lande – Acte I

Episode 19

La robe

4ème jour avant les ides de septembre

« Lian ! Lian, ma chérie ! »

La capitaine sursauta. Elle serrait son chignon devant la glace quand Xian déboula dans sa chambre. Maï était sur ses talons, le visage camouflé par la grande boîte qu'elle portait.

« J'ai essayé de lui dire que vous ne vouliez pas être dérangée, capitaine, bafouilla la soldate.

– Et j'en ai profité pour lui faire porter cette merveille », renchérit Xian.

Lian retint un soupir. Elle s'était levée plus tôt que d'habitude ce matin-là ; Shen ayant pris le relais pour accompagner les grands, elle avait résolu de passer la matinée à préparer la fête du lendemain.

Sa sœur allait danser contre le Temps et elle, elle se tiendrait à la droite du trône. Là était sa place. Les fastes la mettaient mal à l’aise ; l'ombre l'apaiserait sans doute.

« Ce n'est pas le moment, Xian. Je suis stressée. »

La landlady l'interrompit d'un revers de main comme on chasserait une mouche.

« On se tait ! Cette charmante petite qui m'accompagne dort dans la chambre voisine, elle t'a entendu rentrer tard cette nuit ! »

Confondue, Lian ne put rien rétorquer. Elle lança un regard noir à sa soldate, et s’en voulut aussitôt : c’était d’elle-même qu’elle avait honte. Depuis cette nuit sur les remparts, elle prenait sa ronde à la même heure et revenait au même endroit, dans la crainte et l’espoir de le voir. Il ne venait pas. Et elle se sentait plus stupide à chaque échec, et quand enfin elle retrouvait son lit étroit, les révélations d’Altiero l’empêchaient de dormir le reste de la nuit.

Maï reposa précipitamment la boîte.

« Je… les cloisons sont fines, capitaine. Je vous ai juste entendu ouvrir votre porte… »

Xian lui coupa la parole avec un naturel désarmant.

« Laisse-moi deviner. Comment s’appelle-t-il ? »

Une bouffée de chaleur saisit la capitaine. Elle garda le silence, mais Xian n'en avait pas fini.

« Si tu avais eu quelqu’un d’ici, la Faë sait que j'aurais été la première au parfum. C'est un étranger... »

Lian voulut disparaître. Elle se faisait jauger comme une adolescente devant sa recrue. Elle préféra abréger le supplice.

« Maï, ton tour de garde. En vitesse. »

La jeune fille s’éclipsa sans demander son reste. Elle laissa seules la marraine et sa filleule.

« C'est Altiero, Xian. Altiero.

– L'aîné ? Par les Puissances ! Vous avez…

– Rien du tout. On a discuté sur les remparts. »

Le visage poupin de la landlady se tordit en une moue déçue.

« Vous avez “discuté” ? geignit-elle. Ma chérie, on n'est pas dans un opéra ! Tu n'as plus que deux soirs, si tu veux être sûre de le garder ici, il faut le mettre dans ton lit…

– Assied-toi. »

Le ton de la capitaine était sans équivoque – c’était celui qu’elle adoptait avec ses soldats. Xian en fut déstabilisée. Elle sembla mûrir une réponse, puis renonça et s’installa sur la couchette. Lian souffla profondément – par le ventre, comme ses maîtres d'armes le lui avaient appris – et s'assit à son tour, près d’elle.

« Le complot », parvint-elle à articuler.

Xian leva les yeux au ciel, pas par dédain, mais parce qu’elle y cherchait une aide. Peut-être la trouva-t-elle.

« Il t’a tout raconté ? »

Lian haussa les épaules.

« J’ai appris que tu étais duelliste. Et que tu as transmis un sabre à un type pour qu’il aille au Temple de Verre. Tu veux peut-être compléter ?

– Ne fais pas la tête, ma chérie.

– Je ne fais pas la tête. Mais tout ça me dépasse. Je croyais que tu me faisais confiance, et…

– Tu t’en remettras. »

Lian releva la tête, blessée. Sa marraine s’était penchée pour prendre sur ses genoux la boîte apportée par Maï.

« Le temps nous manque. J’agis pour ce qui est juste, tu sais que je l’ai toujours fait. Alors écoute-moi. J'ai négocié avec Gao Ming. »

Les mains de la capitaine se crispèrent sur ses genoux. Elle s'attendait au pire. Faudrait-il évacuer l’Empereur ? Prendrait-il des mesures lui-même ?

« Qu'est-ce que tu es allée dire à père ? »

Xian sembla percevoir la tension dans la voix de sa filleule. Elle leva la main en signe d'apaisement.

« Rien de trop, rassure-toi. Je lui ai dit que c'était injuste de te priver de fête alors que tu étais sa fille, autant que Fei Wan. Il est d'accord, et Shen se fait une joie de te remplacer à la droite du trône demain. »

Lian crut qu'une main invisible lui tordait l'estomac.

« … qu'est-ce que tu racontes ? Je te parle d’une conspiration, tu es censée… »

Elle se pinça l’arrête du nez. Elle devait garder la tête froide. Il devait y avoir une stratégie derrière la frivolité de sa marraine. Elle ne pouvait pas simplement ignorer son inquiétude. Surtout, garder son calme.

« Bon. Si je ne suis pas à droite du trône demain, qu’est-ce que je ferai ? »

Xian soupira, affligée.

« Ce que font les jeunes filles de ton âge, ma pauvre ! T'amuser ! Pour une soirée, tu vas être parmi les nobles. Pas de pensée pour la sécurité, pas d'ivrognes à surveiller, ni de complot à anticiper. Juste un grand de Fortuna avec qui danser. »

Lian resta hébétée. Elle avait peur de comprendre : Maï avait vendu la mèche et sa marraine s'était concertée, au moins avec l'Empereur, sûrement avec Shen. La garde impériale toute entière était peut-être de mèche. Ils voulaient qu’elle s’amuse. L’île risquait de sombrer d’un jour à l’autre, mais tout son entourage jugeait plus important de l’envoyer au bal.

« Ce n’est pas la priorité, grommela-t-elle. Absolument pas.

– Tu ne t'imagines pas à quel point ça l’est, confirma Xian. Et j'ai ta robe. C'est de la dynamite, ma chérie. Viens là. »

Lian pinça les lèvres. Elle était prise au piège. La cour entière connaissait l'extravagance de Xian quand il s'agissait de la danse des métronomes. La landlady illuminait le palais tous les dix ans. Qu'allait-elle lui infliger ?

Les craintes de Lian se vérifièrent quand la robe sortit de la boîte.

Elle fixa un moment la pléthore de tissu, puis tendit une main hésitante. Elle caressa la soie comme si elle avait peur de déranger une bête. Une bête bleue, irisée. Lian sentit une panique diffuse l'étreindre. Son estomac se noua d'autant plus. Elle n’avait jamais affronté un tel monstre. Elle palpa doucement l'amas informe, tout cela lui parut trop, beaucoup trop.

« Par ou ça s'enfile ? » finit-elle par murmurer.

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