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La Lande – Acte I

Episode 18

Complot

5ème jour avant les ides de septembre

« Les royalistes n’ont plus la majorité à l’Hémicycle. Les landlords commencent à penser que le trône va rester vide pour de bon. »

Lian prit le temps d’observer cette possibilité. Ce n’était pas la première fois qu’elle l’entendait : son père l’avait envisagée.

« Ça fait des lustres qu’il est vide. Ça ne changerait rien.

– Ça changerait tout. »

Le diplomate se redressa à son tour. Sa voix restait basse.

« S’il n’y a plus un seul roi, alors il y aura autant de rois que cités. Les landlords vont gérer chacun leurs terres.

– C’est déjà le cas…

– L’Hémicycle veut passer à l’étape suivante. Ils ont un service scientifique qui a retrouvé des formules anciennes. Ils travaillent sur un système d’isolation par zones.

– Un système de…?

– J’ai du mal à le concevoir moi-même. Une illusion, qui supprimerait toute contrainte pour la gestion des villes. Plus besoin de récoltes, plus besoin d’échanges commerciaux, plus besoin de travaux, plus besoin de fiscalité. Une fête permanente. »

La capitaine observa un silence prudent. Elle commençait à lier tous ces éléments, et la chaîne de conséquences qui en découlait lui parut effrayante.

« Plus besoin de voyager ?

– Non plus. Il n’y aura plus aucun intérêt à voyager. Les gens préfèreront rester chez eux. Plus besoin de police, ni de gardes. Il n’y aura officiellement plus de crime. »

Lian tiqua. L’Hémicycle avait-il le sens des réalités ? L’illusion paralyserait les meurtriers, préviendrait les agressions, empêcherait les ivrognes de finir à la rue ? Comment une ville pouvait supporter une éternité de fêtes ? Et que se passerait-il au réveil ?

« C’est impossible. Les gens ne vont pas passer leur vie dans un rêve. On ne peut pas simplement les clôturer comme du bétail.

– Je ne pense pas qu’on leur demandera leur avis. »

Sous leurs yeux, le port recevait paquebots et cargaisons. C’était un grand tout calibré à la minute, un bal de toutes les contrées.

« L’Empereur ne fera pas une chose pareille, murmura Lian.

– L’Empereur, non. C’est pour ça que l’Hémicycle veut l’écarter. »

Une vague froide descendit la colonne vertébrale de la capitaine, lui faisant retrouver sa droiture militaire. Écarter l’Empereur ? Elle ne concevait même pas l’idée d’un tel projet. Surtout, une question n’avait pas de réponse et elle était incapable d’en imaginer une : qui ?

Altiero suivit ses pensées sans détacher le regard du port.

« La princesse », dit-il.

Lian fit non de la tête ; rien de plus. Elle n’en était pas capable. Elle en voulait au diplomate : une telle accusation aurait jeté un simple citoyen en prison. Il osait…

Il dit vrai, lui asséna son esprit. Tu sais qu’il dit vrai. Tu as peut-être toujours su.

« Que faire ? » s’entendit-elle répondre.

Elle sentit le regard d’Altiero sur elle. Il hésitait ; son calme l’avait dérouté. Il rajusta l’attache d’argent de sa cape.

« Fortuna a déjà pris des mesures. Nous avons un intérêt commun avec Dian Gong. Les illusions sonneront la fin des grands, et donc la ruine de la cité. Nous ne voulons pas que cela arrive. Nous avons un agent ici…

– Fortuna a un agent ici ?

– Une royaliste. C’est une alliée exceptionnelle. Une ancienne duelliste. »

Lian se redressa un peu plus. Elle craignait de connaître cette personne, et dans le même temps, cela l’exaltait. Sa marraine avait un talent remarquable : elle savait distinguer les secrets importants, et ceux-là ne risquaient rien. Sa volubilité était une forteresse redoutable. Xian, duelliste ? Après tout… oui. Cela ne l’étonnait pas.

« Quelle arme avait-elle ?

– Question d’une capitaine. »

Elle sentit un sourire dans sa voix. Il tendit le bras vers les quais. À l’écart des frégates pimpantes, un vaisseau discret, battant pavillon diplomatique, était en préparatifs de départ.

« À bord du Speranza, se trouve le nouveau duelliste du Temple de Dian Gong. Un guerrier doué, mais surtout un homme de confiance. Xian lui a légué son sabre. »

Lian fronça les sourcils. Un sabre ? Elle se figurait assez aisément Xian en plein combat ; mais avec un sabre ? Elle ne fit pas de commentaire. Altiero poursuivit.

« D’ici quelques jours, il aura rejoint les deux autres. Tous les trois, ils devraient atteindre le Temple de Verre. Si un roi se fait sacrer, cette folie cessera. »

Lian leva les yeux vers le grand. C’était la deuxième fois qu’elle osait chercher ce qu’il avait au fond du regard. Elle y trouva une résolution inébranlable, mais aussi une peur profonde, mal enfouie. Tous deux pensaient certainement la même chose : la folie des landlords devait prendre fin, mais n’y avait-il pas une folie plus grande encore qui se dissimulait au cœur du Temple de Verre ?

Pourquoi cet endroit, bâti par la Lande elle-même, avait-il arrêté d’appeler des rois ? Une crainte installée au fil des années empêchait le tout venant de tenter l’aventure du sacre. Peut-être que quelque chose dysfonctionnait au cœur du Temple. Si les duellistes accomplissaient l’exploit d’y entrer, il était probable qu’ils auraient d’abord à le réparer.

« Ils ne sont pas quatre, réalisa Lian.

– Hm ?

– Vous avez dit “tous les trois”. Ils doivent être quatre. Qui vous assure qu’ils pourront passer la porte ?

– Personne. C’est une tentative inédite. Mais la situation est inédite. »

L’espace d’une minute interminable, seul le sifflement constant du vent marin passa entre eux.

« Vous n’auriez jamais dû m’en parler, conclut Lian.

– Vrai. Vous pourriez m’arrêter. C’est une ingérence en cité étrangère.

– Je devrais. »

Il la fixait à nouveau ; elle ne céda pas. Pourtant, par l’océan, elle le voulait.

« Jamais je ne me permettrai de vous dicter votre conduite. Mais je vous en prie : restez vigilante. Si Fei Wan peut s’en prendre à son père régnant, elle peut s’en prendre à sa sœur.

– Elle n’est pas ma sœur. Pas exactement du moins. Nous n’avons pas la même mère. »

Curieusement, elle ne perçut pas de déception chez Altiero ; juste de la curiosité.

« Vous avez entendu Mianju… il disait vrai. Ma mère était danseuse. »

Lian croisa les mains dans son dos, reprenant peu à peu sa stature habituelle.

« Je suis sincère parce que vous l’avez été. Je suppose que nous ne nous sommes pas parlé.

– Exact, confirma-t-il. Je vous souhaite une bonne nuit, Dame Lian Wen. »

Elle tourna les talons et s’éloigna sur le chemin de ronde. Après trois pas, elle entendit la voix grave du diplomate.

« Vous êtes une danseuse spectaculaire. »

Lian s’arrêta un instant. Elle hésita à revenir sur ses pas ; il lui fallut une volonté d’acier pour s’en empêcher.

« Vous ne m’avez jamais vue danser.

– Je vous ai vue combattre. Les métronomes n’auraient aucune chance. »

Il se tut et Lian reprit sa marche. Comme elle lui tournait le dos, elle écrasa les pensées qui gonflaient dans son esprit, lui occupaient tout le cœur. Ses fantaisies ne pouvaient pas la blesser ; mais les savoir irréalisables lui faisait mal.

Il l’avait cherchée dans le seul but de lui mettre une conspiration sur les épaules. Pourquoi ces compliments ?

« Une nuit paisible à vous, Monsieur Massime. »

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