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La Lande – Acte I

Episode 17

Marées

« Je me suis renseigné dans les vieux guides de la bibliothèque. Il y a un chemin qui traverse le bras de mer… (il suivit une ligne imaginaire d’un doigt fin) … jusqu'à cette crique. Seulement, il est recouvert …

– … à chaque marée haute, l'interrompit Charon. L'idée serait donc de récupérer les motos et de forcer la porte ouest, en espérant passer à la bonne heure ?

– Ce serait l'idée, oui.

– Oublie. »

Bermude releva ses grands yeux noirs et sentant l’ambiance s’alourdir. L'aède se rapprocha de Tresana, la mine sombre.

« C’est reparti, murmura-t-il.

– Qu’est-ce qu’il y a ? s’enquit Trestana.

– Ils se sont disputés sur la route à prendre, une fois. Ça a mal fini. »

Kin' respira profondément ; ce fut son seul signe d'agacement.

« D'accord. Pourquoi devrais-je – pourquoi devrions-nous – oublier ? »

Charon posa les coudes sur ses genoux, son regard charbonneux fixé sur la carte.

« C'est la roue de la fortune. Il faudrait savoir sur quel créneau horaire le chemin est praticable. Sauf que les horaires changent tous les jours sur cette partie de la baie. Les flux sont instables. C’était déjà le cas il y a cent ans, ils ont condamné la porte ouest pour ça. Et quand bien même on tomberait à pic : l'Impératrice fait ce qu'elle veut avec les horaires, ici. Si la marée est basse, elle la fera remonter avant qu'on ait atteint la moitié du parcours. Du suicide.

– J’entends. »

Le Passeur leva les yeux au ciel devant le ton formel de son compagnon de voyage. Celui-ci ne s'en offusqua pas – du moins, il n'en laissa rien paraître. Ce calme à toute épreuve irrita un peu plus Charon. Mais depuis leur mésaventure à Sango, il se sentait redevable envers le futur-Roi.

« Et je suppose que tu as une réponse.

– La Faë a une réponse. »

Le Passeur le fixa.

« Loi fondamentale, hein, grommela-t-il.

– Loi fondamentale. Il y en a une qui nous aidera dans ce cas précis. »

Trestana ne dit rien. D’une main absente, elle grattait le cou de Bermude, qui s’était remise à manger.

« Ne te plante pas, gamin, murmura Charon.

– Faites-moi confiance. Au moment voulu, nous traverserons la mer. »

La porte s'ouvrit et Xian fit son entrée, radieuse dans un long hanfu argenté. D'imposants chrysanthèmes ornaient sa chevelure. Dans sa main droite, un éventail de dentelle s'agitait nerveusement.

« Prêts, mes trésors ? »

Kin' se releva, rajusta son costume et attrapa sa canne au passage. Trestana vérifia que son épée était bien dissimulée sous les plis de sa veste bouffante. Le Passeur ferma un bouton de son gilet brodé, attrapa une Bermude surexcitée et la fourra sous sa veste malgré les couinements protestataires. Alwyn se saisit de l'étui à violoncelle qui contenait sa guitare. Xian les inspecta rapidement ; ses cils interminables papillonnèrent.

« On y va », dit-elle enfin.

Ils sortirent du salon en file comme des enfants sages.

Les couloirs étaient bondés. Des nobles, reconnaissables à leur maquillage et leur coiffure extravagants, les dépassèrent en riant. On voyait à peine les domestiques louvoyer le plus discrètement possible entre les colonnes sculptées. L’étalage de toute cette opulence prenait tant de place que les plafonds, pourtant hauts, semblaient écraser la pièce.

C'était peut-être aussi l'effet du stress. Diminués dans cet espace où ils n'avaient plus le ciel de la Lande pour toit, les duellistes se sentaient pris au piège.

« Êtes-vous sûre qu'ils ne fouillent personne à l'entrée de la salle ? chuchota Kin' à l'oreille de leur accompagnatrice.

– Certaine. Vous avez passé les contrôles au port. Ayez l'air naturel – enfin, aussi naturel que les autres. »

Toutes les têtes poudrées convergeaient vers le même point : le Cœur. Ainsi appelait-on la pièce centrale du palais. Des dizaines de portes, telles des alvéoles, permettaient d'y accéder de tous les recoins du donjon.

Cinq niveaux de balcons ouvragés surplombaient un vide de vingt mètres. Au bas des parois lisses en bois sombre, une petite arène. Des centaines de gens – pour la plupart, des locaux aisés qui avaient payé leur place – s'étaient agglutinés aux balustrades. Un vacarme assourdissant se répercutait sur les murs concaves. Au cinquième étage, dans les loges réservées aux aristocrates, des serveuses passaient avec des plateaux chargés de friandises.

Kin' leva un regard impressionné vers le plafond. Étage par étage, les tablettes frappées de rouge et les éventails s'agitaient comme des insectes fous ; couronnant l'agitation, un grand vitrail rayonnait malgré la nuit tombée. Un soleil artificiel permettait aux visiteurs nocturnes d’en admirer la beauté. C’était un lotus bleu sur un ciel nuageux.

Bermude griffa les côtes de Charon sous sa veste. Ce dernier retint une grimace. Le ouistiti n'appréciait certainement pas d'être recouvert ainsi, mais sa présence aurait été trop voyante. Il fallait éviter tout signe distinctif superflu.

« Par là », cria Xian.

Ils l'entendirent à peine au milieu du brouhaha. Elle les guida jusqu'à une rangée de cabines étroites, devant lesquelles des files interminables se pressaient. La landlady montra sa tablette au portier ; on leur ouvrit un ascenseur réservé au cinquième étage. Le portier actionna un levier. Un système de rouages en cuivre entama une chorégraphie rodée qui tracta la cabine. Ils débouchèrent directement sur l’un des balcons.

Quelques nobles saluèrent Xian. Elle rendit toutes les révérences et toutes les bises avec un sourire professionnel. Quand on lui demanda qui elle avait amené, la landlady donna des faux noms avec une aisance admirable. Charon se promit que s'ils s'en sortaient, il trouverait un moyen de la remercier.

Ils s'installèrent dans des sièges de théâtre. Kin' pensa à sa tête nue et s'assit à droite, à moitié dissimulé derrière un rideau rouge. Le reste de la bande, au lieu de se répartir confortablement sur le vaste balcon, resta près du futur-Roi.

Charon observait les alentours avec la plus grande attention. Il n'évaluait pas le terrain ; il se souvenait, simplement. Des théâtres comme celui-là, il y en avait à tous les coins de rue dans Fortuna. D'un style différent, mais il retrouvait la forme ronde de la pièce et les loges cossues. Mourir ici serait dommage, mais pas insupportable. Ce serait toujours mieux que la cellule de Trinova – puisque tout était mieux que la cellule de Trinova.

Sa contemplation s’arrêta soudain sur la loge d’honneur, de l’autre côté du Cœur. Un invité particulier s’y installait. C’était un homme d’une grande beauté, puissamment bâti. Sa main droite, large et assurée, reposait sur le pommeau d’un sabre. Une coiffe d’or ornait sa chevelure noire. Charon crut d’abord qu’il portait un gilet d’écailles par-dessus son uniforme – il s’agissait en fait de décorations. Ce guerrier était plus qu’un vétéran. C’était le Généralissime en personne. Ils faisaient face à Kardinal Ringrose.

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