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La Lande – Acte I

Episode 16

Un chemin

Une élégante clepsydre d'or trônait au milieu du salon.

Assis sur un divan, Kin' essayait d'étudier un plan de la ville déplié en travers de la table basse mais, invariablement, son attention revenait à l'eau qui s'écoulait goutte à goutte. Il lui semblait que sa propre force passait du premier bassin au second – celui de l'Impératrice, sans doute.

Comme Xian l'avait prévu, ils n'eurent aucun mal à entrer. La foule d’invités leur avait offert un camouflage avantageux. Mais dès qu’ils franchirent les portes du palais, ils perdirent toute prise sur le temps. Ils ne pouvaient plus stopper l'allongement des ombres sur les pavés, ni ralentir une éventuelle lame ennemie. Les gouttes dans la clepsydre s'écoulaient au rythme de l'Impératrice. Un rythme sur lequel les duellistes n'avaient aucune prise.

Devant lui, Trestana faisait les cent pas. Un tapis de Baccaresh hors de prix étouffait le bruit de ses pieds nus.

La landlady les hébergeait dans ses appartements, dans l'aile ouest du donjon principal. Elle leur avait préparé des tenues de soirées, puis était partie tâter le terrain. La bande se sentait curieusement oppressée par le faste des lieux. Dans les couloirs du palais, tout semblait avoir été peaufiné pendant des siècles.

Depuis une large fenêtre à croisillons, Alwyn embrassait la vue imprenable sur les ruelles tortueuses de la cité.

« Va-t’en gagner une course-poursuite là-dedans. C'est un vrai labyrinthe.

– Arrête de te faire du mal, Alwyn. Viens t'asseoir. »

L'aède n'entendait pas son suzerain, il gardait les yeux rivés sur la ville.

Le soleil couchant peignait des ombres allongées sur la scène. Des lampions multicolores commençaient tout juste à s'allumer, enjolivant les devantures des boutiques. Des citadins s'étaient installés sur des bancs, le long des ruelles moins fréquentées. On discutait, on sortait les échiquiers, les cartes. Un homme jouait de la flûte, assis sur un panier renversé. La soirée serait douce. Mais les duellistes n'arrivaient pas à se détendre.

Charon revint de la salle de bain en se séchant le visage. Kin’ releva à peine le regard vers lui, mais cela lui suffit pour apprécier le changement. Il esquissa un sourire appréciateur.

« C'est pour être moins reconnaissable, se justifia Charon.

– Ça te va très bien », fit Kin’.

Le compliment toucha le Passeur, plus qu’il ne l’aurait pensé. Il préféra changer de sujet.

« Alors, que faisons-nous ? »

La diversion fonctionna. Tous se rassemblèrent autour du plan, y compris Bermude, qui observait l'agencement de la cité avec une concentration quasi-humaine. Sûr que toutes les oreilles étaient ouvertes, Kin' prit la parole.

« Si l’on en croit Charon, le quatrième n’est pas Kardinal Ringrose. C’est un leurre.

– Ce qui nous arrange, répondit ce dernier. Je pourrai lui éclater la boîte crânienne sans avoir à me poser de questions.

– Et donc, le quatrième… marmonna Trestana.

– Le quatrième serait une femme, à priori. Xian m’a dit qu’elle dansait. »

Alwyn blêmit. Il venait de comprendre.

« Attendez… c’est la danseuse ? Celle qui exécute la danse des métronomes ? »

Il attrapa un guide touristique qui traînait sur la table basse. L’ouvrage semblait avoir servi de guide à des générations de touristes. Après quelques secondes de feuilletage fébrile, l’aède montra une photographie en pleine page.

Même en noir et blanc, sur du papier jauni, l’image était majestueuse.

« Le Cœur, décrivit-il. C’est une fosse, les gars. Il doit y avoir quoi, vingt mètres ? Des parois toutes en bois laqué, faudrait pas qu’on puisse grimper. Les balcons s’ouvrent sur le vide. Qu’est-ce que vous voulez faire, sauter ? Lui envoyer une corde ? »

Charon fit non d’un lent mouvement de tête.

« Elle sortira d’elle-même. C’est une malédiction qui la retient là-bas. L’Impératrice tire les ficelles des métronomes, et les métronomes dirigent la danseuse. »

Bermude attrapa un fruit dans la corbeille à leur disposition. Elle le déchiqueta méthodiquement à l’aide de ses petites pattes. Trestana lui grattait la nuque d’une main distraite.

« On doit donc neutraliser l’Impératrice.

– La distraire, rectifia Kin’. Lui faire perdre le contrôle. Ce qui donnera le temps à notre consœur de sortir. »

Charon resta résolument silencieux avant de trouver ses mots.

« Où la retrouvera-t-on ?

– Elle cherchera une monture pour s’enfuir. Logiquement donc, nous la retrouverons aux écuries.

– On pourrait tuer l’Impératrice. Ce serait plus simple. »

Kin’ joignit les mains. Il réfléchit un instant à la situation, mais se ravisa.

« Non. Nous serons dans la gueule du loup. Si elle meurt, la garde nous tombera dessus avant qu’on soit sortis. »

La tension était perceptible. Alwyn se demandait en quoi la garde d’un palais inquiétait à ce point de tels guerriers. Il essaya de détendre son nœud papillon, puis rompit le silence.

« En fait, cette histoire de temps, ça veut dire que si tous ses gardes se mettent contre vous, rien ne les… calmera ? »

Kin' préféra ne pas mentir. À quoi bon, puisqu'il aurait sans doute la réponse sous les yeux le soir-même ?

« Non, rien ne les calmera. Il y a même des chances pour que l’enceinte de la Cité les rende plus rapides. Nous ne pourrons compter que sur nos armes.

– Des guerriers ordinaires, si tu préfères.

– Non, Charon, grinça Alwyn. Je ne préfère pas. On va aller on ne sait où, plonger dans on ne sait quoi et probablement crever. Vous êtes des grands malades.

– Calme-toi, l’apaisa Trestana. Vois les choses positivement. Toi, tu n’es pas obligé d’y aller avec une volière sur la tête. »

Les duellistes retinrent un sourire, Alwyn pouffa. La blondine se renfrogna d'autant plus. Elle aurait bien dit deux mots à Xian sur les “coiffures à la mode” de la cité, mais la landlady avait pris soin de disparaître avant qu'elle n'ouvre la bouche.

« Ce truc me gratte, c'est inhumain, se lamenta-t-elle. J’accepte tous les plans, pourvu que ce soit vite terminé.

– Ce sera terminé en une danse.

– Et la sortie ? » interrogea Charon.

Kin’ lissa le plan qu’il avait déroulé sur la table. La cité-île apparut au milieu de sa baie, étoile dans le creux d’un croissant de lune.

« Le Grand Port se trouve à l'est, c'est de là que part le Phénix. Son trajet est indiqué juste là. Par contre, il n'y a pas de port à l'ouest. Il y a une crique, trop petite pour y faire accoster un vaisseau, et un chemin qui remonte les falaises jusqu’à la plaine.

– Tu proposes de prendre une barque et de partir par l'ouest ? fit Alwyn. Mais on ne va pas laisser les motos aux écuries. Sans elles, on n'ira pas loin de toute façon.

– Tu as raison. C’est pourquoi j'ai envisagé quelque chose de plus… audacieux. »

Il posa l'index sur une faille dessinée dans les remparts. La porte ouest.

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