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La Lande – Acte I

Episode 15

L’aiguille de Hei Mo

5ème jour avant les ides de septembre

Un vent violent s’était levé ces trois derniers jours. La première semaine avait filé trop vite pour que Lian le réalise ; puis la moitié de la seconde. Il lui semblait qu’ils avaient fait des milliers d’activités, vu toutes les merveilles des fêtes estivales. Et pourtant, ce n’était qu’une infime partie de ce que la ville avait à offrir. Elle s’en rendait compte désormais : pour connaître Dian Gong, il fallait y vivre.

Altiero pourrait y vivre, songea-t-elle. Une pensée aussi frivole l’aurait déroutée en temps normal, mais elle ne s’en alarmait plus. Sa marraine avait peut-être raison, il fallait qu’elle soit moins dure envers elle-même. Jamais un grand n’abandonnerait Fortuna, et jamais elle ne quitterait l’Empereur. Elle se plongeait dans des fantasmes qu’elle savait impossibles pour le seul plaisir d’en ressentir une douce torpeur.

Postée sur le rempart est du palais, elle embrassait du regard la vue sur le port. Les docks grouillaient de monde malgré l’heure tardive : les vaisseaux continuaient d’arriver. Le commerce ne dormait pas.

« Vous êtes tatouée. »

Lian se retourna vivement. Perdue dans ses rêveries, elle avait laissé le vent étouffer les pas de son visiteur. Altiero était presque derrière elle.

« Qui vous a laissé passer ? Cette zone n’est pas ouverte aux visites.

– Votre lieutenant m’a indiqué que vous étiez ici. C’est bien dommage qu’on ne puisse pas visiter. La vue est rare. »

Elle renonça à le disputer. Il s’approcha encore et s’accouda au rebord de pierre taillée. Une rafale emporta son chapeau ; des lacets de cuir le retinrent à son cou. Sa chevelure de jais, libérée, voleta en arrière. Pour la première fois, Lian put voir le visage nu de l’aîné. Les lumières de la ville et l’aura de la lune suivaient ses pattes d’oie, les ridules préoccupées de son front, ses lèvres fines qui souriaient peu.

Elle le trouva beau.

« Comment savez-vous ?

– Hm ?

– Pour le tatouage.

– Je l’ai deviné. »

Altiero promenait son regard perçant sur le port. Le vaisseau diplomatique de Fortuna était là, pavillon au repos.

« Le jour où vous avez terrorisé ce crétin…

– Mianju n’est pas un crétin. C’est une recrue de valeur.

– Je ne sais pas comment vous faites. Bref, votre col a glissé un instant.

– Je vois.

– On aurait dit la pointe d’un pétale. C’est une fleur ? »

La capitaine réprima de justesse un sourire.

« Vous savez ce que c’est. »

Altiero tourna à peine la tête ; son attention se porta sur la petite crique et le trésor qui s’y cachait. Les reflets des roses bleues miroitaient sur les rochers.

« Je peux l’imaginer, dit-il enfin. Il a l’air grand. »

Lian s’accouda à son tour, détendant ses épaules. Le geste n’avait l’air de rien, mais l’aîné saisit son importance. La capitaine abandonnait un peu de sa rigidité.

« Il l’est. Deux jours d’aiguille, j’ai souffert. C’était chez Hei Mo, en bas de la grande rue. Une artiste. Quatre-vingt-cinq ans et toujours la meilleure.

– Qu’est-ce qui vous en a donné l’envie ?

– Je venais de passer capitaine. C’était pour marquer le coup.

– Vos soldats ont de la chance. »

Il n’y avait aucune hésitation dans la voix de l’aîné, aucune flatterie. Il constatait une évidence. Elle en fut touchée.

« Je fais de mon mieux, répondit-elle.

– Je n’en doute pas. Vous danserez dans trois jours ?

– Je vous demande pardon ?

– La danse des métronomes. »

La capitaine fronça les sourcils. Venant d’elle, cette réaction traduisait une grande confusion.

« Pourquoi danserais-je ? »

Altiero comprit qu’il avait commis une bévue. Dans une conversation badine, cela n’aurait pas eu grande importance. Mais il était grand de Fortuna. Chaque mot comptait. Lian avait entendu l’aîné le répéter : les mots peuvent détruire des empires.

« Pardonnez-moi. Il me semblait que la princesse Fei Wan dansait.

– Elle danse. Seulement elle. Il n’y a qu’une danseuse tous les dix ans.

– Mais vous êtes sa sœur…

– Ça ne compte pas. Fei Wan s’entraîne pour ce moment depuis des années. Elle sera parfaite.

– Pardonnez-moi.

– Vous venez de le dire. »

Le diplomate inspira à fond. Lian se demanda si elle avait été trop brutale ; elle s’en voulait un peu. Elle ne pensait pas qu’il serait si facile de le désarçonner.

Au loin, un paquebot annonçait son arrivée d’un sifflement assourdissant. Ils restèrent ainsi, insensibles à la bise et aux sons du port. Leurs épaules se touchaient presque. Ni l’un ni l’autre ne s’écarta.

« Nous n’avons pas été un trop grand fardeau ces derniers jours ? Rosario et Salvo ont leur caractère, mais ils sont… comment dites-vous ? Des recrues de valeur. »

La capitaine se fendit d’un sourire. Certes, ils avaient leur caractère. Mais il en fallait pour faire partie des grands de Fortuna. Leur sélection était si drastique que même Lian l’imaginait hors de sa portée. Il fallait savoir parler. Elle aurait été disqualifiée dès le départ.

« Ils sont valeureux, en effet. Vous aussi. J’ai apprécié votre compagnie.

– Je vous retourne le compliment. »

Leurs épaules se rapprochèrent encore. Cette proximité était hors protocole. Ils continuèrent de regarder ailleurs, remerciant la vue somptueuse de leur donner un prétexte.

« Dame Lian Wen. »

Altiero avait le ton grave – plus que d’habitude. Peu habituée à ce qu’on l’appelle “Dame”, Lian l’encouragea d’un silence.

« À parler vrai, je vous ai cherchée. »

À parler vrai. Elle avait croisé ces mots dans les traités de diplomatie de Fortuna : c’était une formule consacrée. Elle marquait le début d’un argument sérieux, distinct de la badinerie. Altiero s’apprêtait à lui accorder une grande confiance.

Pourtant, ce fut l’autre partie de la réplique qui lui resta en tête : il l’avait cherchée.

« Je vous écoute », fit-elle sobrement.

L’homme joignit les mains sur la pierre du créneau. Il chercha ses mots avec application. Les ridules de son front se creusèrent davantage. Lian ne le pressa pas : le grand portait un poids, elle se proposait de le partager avec lui.

« Il y a un complot. »

L’annonce fut si abrupte que Lian ne l’enregistra pas tout de suite.

« Où ça ? » demanda-t-elle.

Altiero fit une nouvelle pause. Il se demandait par où commencer.

« Partout », conclut-il.

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