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La Lande – Acte I

Episode 14

Mianju

Veille des nones de septembre

Les délégations insistèrent dès le premier jour pour assister à un entraînement de la garde impériale. On leur avait raconté les plus folles histoires, des hommes capables de courir sur l’eau, arrêter des marées, mettre à terre des armées entières. Les légendes n’étaient qu’à moitié vraies, et Lian avait d’abord opposé un veto ferme.

Puis, Rosario avait sorti un numéro de grand tragédien, Salvo l’avait suppliée de le calmer ; et elle avait fini par céder. Seulement les trois grands, et pas sur le chemin de la porte ouest. Elle ne tenait pas à noyer ceux dont elle avait la charge.

En arrivant à l’aube dans la caserne, Lian aperçut les hommes à cape noire. Ils s'étaient installés sur le balcon qui surplombait les tapis, la mine grave – ils avaient conscience de leur privilège. Elle ne s'en formalisa pas. Il n'y avait pas de raison pour que la présence de spectateurs change quelque chose.

Au sixième coup des horloges, situées juste au dessus de la salle, les quatre-vingt huit soldats se mirent au garde-à-vous. La capitaine longea le rang de son habituel pas rapide. Ce jour-là, tout était presque parfait. Ses années de brimades avaient peut-être enfin porté leurs fruits.

Elle s'arrêta face à la formation.

« Un peu plus, et je me sentirais fière de vous. »

Quelques sourires naquirent sur quelques visages ; ils furent réprimés de justesse. Lian constata avec satisfaction qu'ils étaient dans les temps.

« Bien, on va pouvoir commencer. Mianju, va chercher les sabres.

– C'est toujours moi qui y vais. »

La capitaine eut un froncement de sourcils, trop rapide pour être vu. Mianju la détestait. Il l'avait toujours considérée comme une arriviste qui n'était là que pour son rang. Elle en avait conscience. Mais Mianju restait un excellent guerrier, qui avait toujours obéi. Alors elle avait pris sur elle. Tant qu'il ne l'attaquait pas à découvert…

Ce jour était venu. Ce n'était pas le bon jour. Lian reprit d'une voix tranquille.

« Oui. Et tu vas y retourner.

– Au nom de quoi ? »

Le soldat ne la regardait pas dans les yeux, bien entendu ; mais il fixait un point à deux centimètres d'elle, avec une arrogance qu'elle lui avait rarement vue. Il ne s'agissait plus de son habituel esprit de défi. Seul un nouvel élément pouvait le pousser à aller aussi loin.

Lian comprit tout de suite lequel.

« Au nom du respect dû à ta hiérarchie, Mianju.

– Je ne vois pas pourquoi je respecterais une bâtarde. »

Un silence de mort suivit cette réplique. Shen jeta un regard nerveux vers le balcon. Lian le capta, mais garda la tête résolument droite. Les soldats étaient désormais aussi rigides que des statues de pierre.

La capitaine croyait avoir désamorcé le scandale en racontant tout à sa troupe ; elle s’était manifestement trompée. L'humiliation la brûla comme si on lui avait plaqué un fer rouge sur la poitrine. Elle ne chancela pas. Aucune expression ne traversa son visage rompu à la neutralité. Elle se maudit de ne pas avoir les mots. Son corps entier lui hurlait de balayer l'injure par tous les moyens. Elle aurait pu l'étrangler sur le champ… mais elle s'entendit pourtant répondre avec une quiétude effarante.

« Très bien. Allégeons donc ton fardeau. Va chercher deux sabres. »

Une hésitation fit frémir les lèvres de Mianju mais, trop heureux de relever le défi, il partit à grand-pas vers la remise.

Shen se pencha vers Lian pour lui murmurer à l'oreille.

« Vos lames...

– Armes égales.

– Vous êtes sûre ?

– Ne me dis pas que toi aussi… »

Elle laissa sa phrase en suspens. Cela aurait pu passer pour une menace. En vérité, elle ne savait comment la terminer. Son lieutenant la comprit de toute manière. Il se redressa précipitamment. Lian ôta les lames courtes de sa ceinture et les lui tendit. Il les prit avec révérence.

Mianju revint avec deux sabres en bois et en jeta un à sa capitaine. Elle l'attrapa au vol. Une soudaine envie lui prit de jeter un coup d'œil, un seul, en direction du balcon. Elle se retint. Croiser le regard d’Altiero à cet instant l’aurait fait douter.

Les deux adversaires montèrent sur un tapis et s'y postèrent, chacun d'un côté. Peu à peu, les autres soldats s'approchèrent. Ils n'osaient pas encore montrer leur excitation. Mais au sein de la caserne, on avait souvent fantasmé sur le jour où Mianju et la capitaine s'affronteraient enfin.

Mianju adopta la position de rigueur pour se mettre en garde. Lian ne bougea pas d'un pouce.

« Je t'attends », fit-elle simplement.

Son adversaire ne se fit pas prier. Il fonça sur elle ; l'air siffla sous sa lame. Nullement impressionnée, Lian se concentra sur la direction qu'il prenait. Son coup partait vers la droite. Elle esquiva dans cette direction et évita le sabre qui venait de pivoter à gauche.

Furieux de voir échouer sa première feinte, Mianju enchaîna aussitôt. Il se battait avec audace. Ses offensives ne laissaient pas de répit. Lian ne broncha pas pour autant ; elle continua d'esquiver et de parer, elle ne contre-attaqua jamais. Sa sobriété frappait face à l'inventivité de son ennemi. Elle vit Shen sourire l'espace d'un instant. Il avait compris. Les spectateurs commençaient à comprendre, eux aussi.

Mianju se fatiguait, lentement, irrévocablement. Il perdait en fluidité et s'essoufflait. Ses mouvements se faisaient moins assurés.

Mais Lian ne fatiguait pas : elle dansait avec lui. Comme les roses bleues dansaient avec les vagues.

Les lames s'entrechoquèrent encore. La capitaine ferma les yeux un instant, captant les vibrations du bois ; la pression sur son sabre avait encore faibli. C’était le moment. Elle recula soudain. Mianju crut avoir enfin réussi à la faire flancher. Son espoir fut vite déçu : Lian prenait seulement de l'élan.

Elle fondit avec la précision d'un oiseau de proie. Les manches de son hanfu se déployèrent telles des ailes noires. Mianju esquissa une parade – trois fois trop lente. Lian déjoua sa défense d'une courte pirouette et l'instant suivant, elle le plaquait au tapis, la lame sur la gorge.

Des exclamations montèrent, puis s'évanouirent dans l'assistance. Le soldat perdit toute sa superbe. Il respirait difficilement : le bâton de bois écrasait sa trachée. La capitaine s’agenouilla sur la lame de bois pour augmenter la pression et lui empoigna les cheveux pour le forcer à tourner la tête. Son regard se riva au sien. Mianju pâlit.

« Qui est l'Empereur ? » tonna-t-elle.

Une haine froide perçait dans la voix de la jeune femme. Le soldat répliqua immédiatement. C'était la première chose qu'on leur avait apprise, la maxime que les enfants de la cité savaient avant même d'aller à l'école.

« Le soleil et la lune, le Gardien du Temps, débita-t-il.

– Qui sont les enfants de l'Empereur ?

– L’aurore et les étoiles, l'avant et l'après…

– Qu'est-ce que la famille de l'Empereur ?

– Tout.

– Et qui es-tu, toi ?

– Rien. »

Elle pressa un peu plus ; les yeux de sa victime s’exorbitèrent.

« Plus fort ! rugit-elle.

– Je ne suis rien ! »

Lian lâcha son adversaire et se releva, jetant de côté le sabre de bois. Shen lui rendit ses lames, qu’elle les raccrocha à sa ceinture. Le cliquètement de l'acier résonna au milieu de la grande salle.

Mianju était toujours étendu sur le tapis, tremblant. La capitaine soupira en le voyant. Sa colère s’estompa.

« Tu t’es bien battu. Iras-tu chercher les sabres, maintenant ? »

L'homme bondit et courut presque à la remise, les joues rouges. Lian l'ignora quand il passa près d'elle.

« Je ne me souviens pas vous avoir demandé de défaire le rang. Quelqu’un veut un rappel ? Je me suis échauffée. »

Les gardes sortirent de leur torpeur. Ils reformèrent en quelques secondes une ligne parfaite. Lian jeta un œil au balcon. Les grands s’échangeaient des murmures exaltés ; Altiero la contemplait. Pour la première fois depuis des jours, une expression traversait son masque de politesse. Il semblait impressionné. La blessure de l'affront s'effaça un peu dans la poitrine de Lian. Une douce chaleur la remplaça.

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