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La Lande – Acte I

Episode 13

Trois capes noires

Calendes de septembre

Le grondement des tambours perça le matin. Guidée par les percussions, une foule dense confluait vers le port. Là, quatre-vingt-huit gardes impériaux faisaient chanter le tonnerre.

Dian Gong ouvrait les deux semaines de fêtes qui précédaient la danse des métronomes et les premiers invités avaient le privilège de débarquer au son d’un tonnerre roulant, prodigieux. Les passerelles de vaisseaux étrangers heurtèrent les quais. Une autre masse se mêla à celles des indigènes : les ambassadeurs de Lutecia avec leurs fleurets étincelants, les dignitaires du Cap Daïn avec leurs médailles et leurs épaulettes à tête de faucon.

Lian Wen se tenait aux côtés des autres capitaines : la garde marine, la garde des commerces, la garde des douanes, la garde de la paix publique, la garde des mœurs. Chacun était accompagné de son lieutenant.

Lian était la seule femme, et la plus haut placée dans la hiérarchie. La garde impériale avait le dernier mot sur toutes les divisions inférieures.

Les diplomates rejoignirent leurs protecteurs pour les quatorze jours à venir. Les premières salutations formelles furent échangées. Lian se répétait mentalement toutes les formalités qu'elle avait apprises. D'une main absente, elle effleura le peigne logé dans sa chevelure. Xian l'avait coiffée avant l'aube, pour lui porter chance.

Les cortèges se formèrent, entourés d’une foule curieuse. La tension de Lian monta d'un cran. Où était ce fichu navire ?

« Voilà les nôtres », annonça Shen d'une voix fébrile.

Il avait raison. Le pavillon aux lionnes était désormais bien visible. La capitaine se redressa un peu plus – si c'était encore possible – et respira à fond. Enfin, elle allait rencontrer des grands de Fortuna.

La passerelle racla les dalles de pierre. Trois silhouettes en descendirent, trois capes noires au milieu de l’exubérance générale. Lian retint un sourire : leurs deux maisons avaient au moins la sobriété en commun. Si l’on ne comptait pas le blondin du milieu, qui avait agrémenté son chapeau d'un panache de plumes émeraude.

Le trio se porta à la rencontre de la capitaine. Comme convenu, l’aîné seul fit les derniers pas vers elle. Lian dut relever les yeux, car il la dépassait de deux bonnes têtes ; son visage lui fit oublier le protocole.

Elle ne sut combien de temps elle resta ainsi, l'esprit suspendu entre honte et confusion. Les mots ne venaient tout simplement pas. Elle ne les retrouva qu’au prix d’un effort considérable.

« Dian Gong salue Fortuna, articula-t-elle. Puissent ces remparts protéger les enfants des lionnes. »

Shen ne tiqua pas, les diplomates non plus ; apparemment, son hésitation n'avait pas duré si longtemps.

« Je suis Lian Wen, capitaine de la garde impériale, poursuivit-elle. Voici le lieutenant Shen Long. »

L'aîné ôta son chapeau et effectua le salut le plus parfait que Lian eût jamais vu – net, humble, mais digne. Il gardait les yeux baissés, ainsi que l'exigeait l'étiquette. Ses compatriotes faisaient de même, dans une symétrie absolue. Lian les distingua en un coup d’oeil : l’un avait un teint d’une pâleur lunaire, l’autre un sourire rayonnant. Pourtant, elle reporta bien vite son attention sur le chef de délégation. Pourquoi son faciès austère l'avait-il déstabilisée ?

« Fortuna salue Dian Gong, dit-il. Puisse notre présence ravir ces remparts. Je suis Altiero Massime, aîné des grands. Voici mes confrères, Salvo Battiste et Rosario Lucia. »

Il avait une voix de basse, un timbre vibrant. Lian fut soulagée de se retourner. Elle avait peur qu'on remarque son trouble.

« Je vous prie de me suivre. Sa Grandeur vous attend. »

Les cortèges se mirent en marche. La masse les escortait à grands renforts d’acclamations et de chants. Les tambours faisaient trembler les vieilles pierres. Lian frémit également ; elle mit cela sur le compte de la musique. En vérité, elle sentait un regard sur elle. Elle le percevait avec autant de force que s'il l'avait touchée.

La capitaine savait que ce regard était celui de l'aîné. C'était diffus, nouveau. Au fond d'elle se préparait une bataille perdue d'avance.

* * *

Ils se levèrent de bonne heure le lendemain. Le programme de la journée était chargé : Lian devait faire visiter la cité à la délégation. Ils se retrouvèrent aux portes du pavillon de porcelaine, réservé aux diplomates.

La capitaine avait préparé l'itinéraire. En vingt-quatre ans de vie entre les remparts, elle avait appris une anecdote pour chaque lieu. Elle avait tant arpenté ces rues qu'elle aurait pu trouver n'importe quelle adresse les yeux fermés. Elle mit un point d’honneur à en faire profiter ses invités.

Ils commencèrent par la fontaine de la place centrale. À la lueur du soleil levant, le dragon d’or semblait cracher des rubans de soie. Ils descendirent vers le quartier des artisans ; Rosario s'émerveilla devant les vitrines bariolées. Les boutiquiers exploitaient le moindre carré de façade libre pour y suspendre leurs marchandises. Le groupe traversa la grand-rue décorée de guirlandes de fleurs ; les étals du marché ployaient. De nouveau, Rosario s'éternisait devant chaque accessoire scintillant ; ses confrères durent le tirer pour qu’il les suive.

On s'écartait obligeamment sur leur passage. Altiero était plus haut que la plupart des citadins. Lian imaginait sa silhouette imposante marchant sur ses talons ; cela la rassurait.

Quand ils débouchèrent sur le port, le soleil allongeait ses rayons en deux bras interminables sur la ligne d'horizon. Les pavillons claquaient sous le vent chargé d'iode. Les marins déchargeaient des caisses en un ballet savant. Salvo, réservé tout au long de la promenade, sortit de son silence. Il posa quelques questions sur la vie des pêcheurs. Le charme de l'île l'atteignait enfin. Lian avait tout juste achevé ses réponses quand Rosario poussa une exclamation enchantée.

« Par la Faë, les roses bleues ! Ce sont les roses bleues ! »

Il lâcha ses sacs de babioles achetées au marché, et se posta au bord de la petite baie. Lian se retourna aussitôt, alerte. Ce n'était pas maintenant qu'un accident allait tout gâcher.

La nappe de lotus jouait de ses reflets irisés au gré des vaguelettes. Rosario étouffait sous son propre ravissement.

« C'est incroyable… elles sont encore plus belles que dans les livres ! Voyez-vous cela ? On dirait qu'elles nous font signe ! Ah, merveille ! Avec ça à mon chapeau, je pourrais mourir heureux !

– C’est bien dit. Si vous décidiez d'en cueillir une, vous ne resteriez pas en vie longtemps. »

La journée les avait suffisamment rapprochés pour que Lian se permette un trait d'humour. Le grand se redressa avec une moue boudeuse.

« Le meilleur va toujours aux empereurs. Moi aussi, j’aurais pu aller haut. Mais non, ma mère, cette femme… “Tu seras diplomate, mon fils !” Tu parles d'une orientation.

– On sait quelle orientation tu aurais voulu prendre. Il n'est jamais trop tard, personne ne te jugera.

– Retourne sur ta planète, Salvo. »

Altiero, resté près de Lian, eut un soupir affligé.

« Navré, capitaine. Nous venons de voir des trésors, et lui s'extasie sur des fleurs.

– Il a raison. C'est ce que Dian Gong a de plus beau. »

Elle avait répliqué du tac au tac. N'entendant pas Altiero, elle craignit de l'avoir vexé, et fournit une explication plus étoffée.

« La rose bleue contient l'âme de la cité. Sa finesse, son infinité de nuances. La cueillir, c'est faire affront à la ville. Et donc à l’empereur. »

Elle releva les yeux vers son invité. Celui-ci se contenta de hocher la tête. Lian n'aurait su décrypter une quelconque émotion sur le visage de l'aîné. Il observait, impassible, les deux autres toujours penchés sur la pierre humide.

La capitaine baissa de nouveau le regard.

« Ce ne sont que des fleurs pour vous, finit-elle par lâcher.

– Je vous dois l'honnêteté, capitaine.

– Personnellement, je les préfère à toutes les parures.

– Hm. Bien, je commence à les apprécier. Ces fleurs sont très jolies. »

Une ombre de sourire passa sur les traits de Lian. Devant eux, les deux diplomates étaient sur le point d'en venir aux mains. Vu le manque de réaction de l’aîné, Lian ne s’en inquiéta pas : ils devaient avoir l’habitude.

« Merci pour votre compréhension, Monsieur Massime.

– Merci pour cette agréable journée. Je pense que mes confrères ne verront pas d'inconvénient à ce que vous nous appeliez par nos prénoms.

– À condition que vous fassiez de même. “Capitaine” c’est pour mes soldats.

– Entendu. »

Elle garda les yeux droit devant elle, mais savait pertinemment que lui la détaillait. Cela l'amusa un peu plus.

« Alors merci, Altiero.

– Merci, Lian. »

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