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La Lande – Acte I

Episode 12

Une grande roue de pierre

2ème jour avant les calendes de septembre

Lian se tenait dans un coin près de la caisse, bien droite comme à son habitude. Elle avait prétexté une inspection de routine à la boutique du Chien noir pour voir sa marraine. Le franc-parler de la dame lui avait manqué.

Il ne restait plus que deux jours avant l'arrivée des délégations étrangères. Le Phénix était rentré à temps de sa longue croisière annuelle. Ses fêtes somptueuses occasionnaient les rencontres les plus fécondes. Encore une fois, Xian était revenue avec des contrats majeurs. Le commerce poursuivait son essor.

Mais la capitaine était préoccupée par d’autres pensées, depuis ce thé avec son père.

« Tu savais, souffla-t-elle. Depuis le début. »

Les joues de Xian, délicatement poudrées, rosirent. Elle émit un rire gêné.

« Oh ma chérie, je sais à peu près tout. Les histoires de cour, j'adore ça.

– Il s’agirait de ne pas s’en vanter », gronda Stiofan.

Xian croisa les bras, vexée.

« Ce n'était pas à moi de lui dire. L’Empereur devait assumer ses responsabilités.

– Ton rouge à lèvres déborde. »

La landlady poussa un petit cri apeuré et dégaina un miroir de poche. Lian esquissa un sourire lorsque sa marraine se détailla sous toutes les coutures, pinça les lèvres, puis laissa échapper un juron. Le boutiquier remonta ses petites lunettes sur son nez, heureux d'avoir amusé leur protégée.

« Crétin, grommela Xian. Je ne supporte pas ce genre de blagues… bref ! Qui vient de Fortuna ? L'aîné était pressenti, non ? Je n'ai pas eu le temps de m'informer sur eux, j'accoste à l'instant. »

Effectivement, elle ne semblait pas encore acclimatée à la cité. Elle portait un exquis tailleur sombre, mélangeant les lignes de Lutecia et les motifs de Dian Gong. Sa tenue même invitait à l'échange. Et comment résister à cette bouche écarlate, cette langue bien pendue ? Stiofan, depuis le temps, y résistait très bien. Lian et lui voyaient la landlady comme une tante originale.

« Il y a l'aîné, oui, Altiero Massime. Il est accompagné de Rosario Lucia et Salvo Battiste », énuméra le vendeur.

La landlady porta le dos de sa main gracile à son front, faisant mine de se pâmer.

« Et nul n’égale mon bel amant ! »

Stiofan leva les yeux au ciel. Lian étouffa un rire. Xian croyait toujours au prince charmant. Pire, elle échafaudait les scénarios les plus improbables pour le dénicher.

« Ton “bel amant” ? Ne me dis pas que c'est ce gamin d’il y a deux ans.

– Bien sûr que non ! Tu me prends pour qui ? »

Elle se tut, le temps d’y réfléchir.

« Remarque, ce n’était déjà plus un gamin et ce n’était pas n’importe qui. Seulement dix-sept ans et déjà une mission sur le Phénix.

– Dix-sept ans… il en faisait une quinzaine, tout au plus. Tu lui aurais dit oui s’il t’avait demandée en mariage ? »

Xian pinça les lèvres, piquée au vif.

« Je te dis que non. Oh et puis zut, pourquoi pas ? Il avait de la prestance. En un regard, il pouvait te consumer sur place. Il ira loin, Stio’. Retiens mes paroles : il ira loin. Les hommes qui vont loin, ça ne m’est pas désagréable. Une nuit, une seule, et… »

Stiofan trouva vite un moyen d'interrompre son amie. La Faë seule savait jusqu'où Xian prenait plaisir à raconter ses exploits.

« Si ce n’est pas ce pauvre gosse, qui est le malheureux élu ? »

La landlady esquissa un sourire rêveur.

« C’est un lieutenant. Un beau guerrier, tout couturé de partout. Il sera le prochain Commodore. Peut-être même le Généralissime. »

Stiofan leva les yeux au ciel.

« Un suppôt de l’Hémicycle. De mieux en mieux.

– Suppôt de l’Hémicycle ? grinça Xian. Ça ne veut plus rien dire. J’ai un siège là-bas. Comme l’Empereur, comme le couronné d’Avalon. Si tous les gens de l’Hémicycle étaient des traîtres, on serait morts depuis cinquante ans.

– Tout de même. Un potentiel Commodore ? C’est les pires. Ils sont zélés _et _ambitieux. »

Le lourd silence qui s’ensuivit fut rompu par Lian.

« Il pourrait être le potentiel Président, tu le materais quand même, tantine.

– Elle l’étranglera, oui. À la première remarque sur sa coiffure. »

Cette remarque valut au vendeur un coup de paquet sur la tête. Il grimaça.

« Mais offre-le ton machin, qu'on en finisse !

– Tu as raison, je risque de l'abîmer sur ton crâne de piaf. »

Xian arrangea son carré fou. Puis elle tendit le paquet à sa filleule, dans un geste majestueux.

« Ma chérie, je te prie d'accepter cet humble souvenir de voyage. »

Lian prit le cadeau sans feindre la surprise – c'était devenu un rituel.

« Merci, marraine.

– Je suis sûre que tu vas adorer ! »

Évidemment qu'elle en était sûre. La landlady lui ramenait toujours la même chose de ses escapades : une montre ou une pendule. À force, l'appartement de Lian à la caserne était devenu une horloge géante.

« Où vais-je la mettre, celle-là… », ironisa-t-elle en déchirant le papier de soie.

Sa plaisanterie s'arrêta net quand la boîte révéla son contenu. Stiofan haussa les sourcils, tout aussi surpris. Xian savourait son triomphe.

« Aha ! Vous ne vous y attendiez pas, à celle-là ! La vieille sait encore surprendre ! »

Lian sortit de son emballage un peigne en bois sculpté. Un lustre discret faisait ressortir sa couleur charbon. Le boutiquier observa l'objet avec attention.

« C'est du travail de Kereore, dit-il enfin. Et du beau travail. Motifs en spirale sur bois brûlé. Où est-ce que tu as trouvé ça ? »

La landlady bomba le torse.

« Je suis allée les chercher dans leur ghetto, Monsieur. Tout à fait, au Duché vert. Ils se terrent dans leurs baraques comme des bêtes traquées. Je connaissais leur savoir-faire. Et je savais que nous partagions le même amour du style. Alors je leur ai ramené quelques étoffes, et en échange ils m'ont taillé cette merveille dans un bâton calciné. Leur chef lui-même. Un prince sans couronne. »

Le boutiquier se passa une main lasse sur le visage.

« Tu es allée les chercher pour leur demander un peigne. Des pyromanes qui menacent de réduire le Duché vert en cendres.

– Et j'espère qu'ils y arriveront, rétorqua Xian. Le Duc vert est un porc, tu ne l'as pas croisé à l'Hémicycle. Sa gestion de crise est lamentable. Et puis zut, ma filleule n'avait rien à se mettre dans les cheveux pour la fête ! Cas de force majeure. Moi, Dame Xian, j'aurais laissé passer cette honte ? »

Lian n'écouta la conversation que d'une oreille. Elle contemplait le peigne sans pouvoir s'en détacher. L'accessoire la fascinait.

« Merci, marraine, murmura-t-elle. Je le garderai toujours dans mes poches. »

Xian s'esclaffa. Elle semblait aussi amusée qu'atterrée.

« Dans tes cheveux, Lian. Peigne, cheveux. L'élite de la cité, et ça ne sait pas quoi faire d'un peigne. »

Sa filleule fronça les sourcils : voilà que la landlady l’attaquait à nouveau sur le terrain vestimentaire. Elle avait déjà essayé un nombre incalculable de fois. La réponse était toujours la même.

« Je ne peux pas le mettre dans mes cheveux.

– Je te l'ai déjà dit, gronda la marraine. Le règlement intérieur ne vous oblige à rien, c'est vous qui êtes coincés du …

– Xian. »

La dame se tut. Stiofan avait pris un ton autoritaire. Il tripotait les boutons de son antique caisse enregistreuse, blasé. Les disputes le lassaient.

« Je pense juste qu'elle ne sait pas le mettre dans ses cheveux », supposa-t-il.

Xian jeta un regard effaré à Lian, qui ne répondit rien. La landlady commença à bafouiller. Elle esquissa de grands gestes de bras, comme si elle voulait chasser des mouches invisibles et importunes.

« Honte sur moi, honte sur moi… il faut que je t'apprenne ! Passe me voir demain, là je dois filer. Tu seras parfaite. J'en fais une affaire d'honneur. »

Elle marmonnait toujours dans sa barbe en quittant la boutique. Stiofan retourna à sa caisse. Lian n'eut qu'à le regarder.

« Tu as l'air tracassé, nota-t-elle.

– Ce n'est pas le moment de te raconter mes tracas. La fête approche, tu dois penser à autre chose.

– Dis-moi. »

Le vendeur rajusta ses lunettes. Les fenêtres à croisillons de la boutique laissaient filtrer une lumière dorée ; elle couvrait les objets exposés d’une aura intemporelle. Stiofan attrapa un chiffon sur un crochet et contourna son comptoir pour aller épousseter méticuleusement ses vitrines. Lian le suivit des yeux. Ce tableau simple l'apaisait. Le boutiquier paraissait loin des métronomes, hors de la cité et du temps.

« Elle n'a pas pu t'offrir de montre. Ils ont commencé à les supprimer un peu partout sur la Lande.

– Pourquoi ? »

Le boutiquier sortit une boîte de médiators et commença à les astiquer un par un.

« Parce que le Roi a disparu. Ça se confirme. Et beaucoup de landlords préfèrent fermer les yeux de leurs sujets. Ils créent des illusions. Plus besoin de temps. »

Lian hocha imperceptiblement la tête. Elle manipulait le peigne entre ses doigts fins. Stiofan n'attendait pas de réponse. Son ménage l'absorbait. La capitaine le savait : il pouvait passer des heures à pomponner son magasin.

« Stiofan ?

– Stio'.

– Pardon, Stio'.

– Oui ?

– Il y aura une illusion sur Dian Gong ? »

Ils comprenaient tous deux ce qu'une illusion impliquerait à Dian Gong : plus de commerce, plus de gardes sinon pour l'apparat. Le vendeur releva lentement la tête. Leurs regards ne se croisèrent pas, ils ne se croiseraient sans doute jamais. Lian entendit la voix de son ami vaciller.

« Bien sûr que non. Ne dis pas de bêtises. Ça ne te réussit pas de te reposer, va terminer ta ronde.

– Tu as raison. »

La jeune femme passa la porte de la boutique. La clochette d'entrée l'accompagna. Elle reprit son itinéraire habituel, en automate. Tout lui semblait s'éloigner, ces derniers temps. Un feu couvait. Déjà, la Faë faisait tourner l'Histoire comme une lourde roue de pierre.

Mais Lian préféra ne pas y penser. Elle enfonça le peigne dans sa poche et le serra fort ; le bois noir se réchauffait dans son poing.

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