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La Lande – Acte I

Episode 11

La rose dans la gueule

Il s'approcha et leva timidement la main ; sa surprise fut grande lorsqu'il sentit la tiédeur du métal sous ses doigts. Comme si quelqu'un venait juste de le lâcher. Il fit tourner le pendentif entre le pouce et l'index. Le symbole scintilla discrètement, libéré de sa poussière.

« Ah, l'étoile blanche ! »

Il sursauta. Stiofan était penché sur lui.

« De quoi s'agit-il ? » demanda Kin’ en ôtant le médaillon de son clou.

Trestana et Charon s’approchèrent, intrigués. Le boutiquier se gratta la nuque.

« Je ne sais pas au juste. C'est un petit objet très mystérieux. Je pense qu'il avait une grande utilité pour son propriétaire.

– Qui était son propriétaire ?

– Ça… il vient du Temple du Roi, c'est tout ce que je sais.

– Vous voulez dire du Temple de Verre.

– Oui, c'est l'ancien nom.

– C'est toujours son nom. Il n'a pas changé. »

Le boutiquier fronça les sourcils. Puis une lueur traversa ses yeux bleus. Il lança un regard à Xian, toujours assise sur sa banquette. La landlady tapota sa cigarette au-dessus de son cendrier de poche et confirma d’un hochement de tête l’interrogation muette de Stiofan.

« Je vois », fit-il.

Kin' préféra ne pas laisser le silence s'installer et amorça un mouvement pour se diriger vers le comptoir. Les autres suivirent. Alwyn régla le prix de son médiator, un prix assez élevé qu'il ne se serait certainement pas permis sans la bourse truquée des Taches-Noires. Le bout de métal représentait une tête d'homme vert malicieux, au visage couvert de feuilles.

Trestana quant à elle avait trouvé un livre. L’ouvrage était ridiculement petit, sa couverture de cuir le rendait semblable à un carnet. Le boutiquier y alla naturellement de son commentaire.

« Perceval ou le conte du Graal ! Je me doutais bien que vous étiez d’Avalon. »

La blondine se mordit la lèvre inférieure. Elle avait pris un livre au hasard. Le hasard était insolent.

« Je le trouvais agréable. La texture du papier, le cuir… il m’a plu.

– Je te le lirai. »

Alwyn n'avait pas réfléchi une seconde avant de faire cette proposition. Il rougit presque aussitôt ; la pénombre masqua sa gêne.

« C'est gentil, Al'. »

Trestana sourit et glissa le livret dans la poche de son pantalon. Le boutiquier fit claquer le tiroir de sa caisse, un vénérable appareil aux boutons de cuivre. Quand Kin' s'avança à son tour, le tiroir ne se rouvrit pas.

« Je peux payer.

– Je sais. »

Le boutiquier se pencha un peu par-dessus le comptoir. La lumière d'une vieille lampe colorait ses traits comme une peinture de guerre. L’espace d’un instant, ils entrevirent un passé houleux à ce bon commerçant.

Stiofan avait combattu. Il connaissait le chant des armes.

« Je ne vous ferai pas payer ce qui vous revient de droit. La Faë vous protège, jeune homme. »

Kin' ne sut quoi répondre. Il se contenta de passer la chaînette à son cou avec la plus grande précaution. Il avait peur de casser un maillon tant le bijou lui paraissait fragile. Pourtant, à peine l’eut-il mis qu’il oublia sa présence.

La douce chaleur du pendentif se communiqua à sa poitrine. Il l’avait porté toute ses vies d’avant.

Xian tapa dans ses mains telle une institutrice en sortie scolaire.

« Allez, mes trésors. Au palais ! La danse commence bientôt et vous n'êtes pas présentables. Plus vite que ça ! »

Ils sortirent de la boutique. La foule les submergea à nouveau. Tous se sentaient un peu sonnés par ce changement d’ambiance ; il leur fallut cligner des yeux à plusieurs reprises pour se réhabituer à la lumière du jour.

La landlady resta à l’intérieur un instant. Elle souffla un cercle de fumée avant de se tourner vers Stiofan. Ce dernier s’était redressé de façon spectaculaire. Son port, seul, indiquait que ses jeunes années s’étaient déroulées sur les champs de bataille. Il rendit à Xian un regard qui n’avait plus rien de badin.

« Tu les as reconnus », dit-elle.

Ce n’était pas une question, mais un constat. Le boutiquier se frotta le visage. Il semblait aussi perdu que fébrile.

« Mes flingues… finit-il par marmonner. Ils rutilent. Le jeune en prend bien soin. Un vrai grand. »

Il eut un rire bas ; sa main ne quittait pas son visage, cette infinité de rides.

« Quand je pense à sa mère… quand elle a vu les pistolets dans son berceau, elle m’aurait tué. Et Arthur ? Je croyais que c’était à lui que Merlin avait transmis Durentaille…

– Il l’a fait. Trestana remplace Arthur parce qu’il est malade. Probablement empoisonné par l’Hémicycle. »

Stiofan serra les poings, les rouvrit. Parler de l’ancien temps, et surtout de ceux qui y avaient mis un terme, le plongeait toujours dans une colère sourde.

« Les fils de clébard, siffla-t-il.

– Ils utilisent les armes dont ils disposent. Après tout, eux n’ont pas de duellistes dans leurs rangs. »

Ils songèrent à l’imposteur qui encore aujourd’hui, dirigeait les armées de la Lande. L’homme qui se pavanait d’état-major en état-major, de gala en gala.

« C’est le moment d’aller la chercher », supposa-t-il.

Xian hocha la tête.

« L’Impératrice mourra ce soir. Ça libérera le Temps. Et les duellistes seront enfin quatre. »

Si elle restait égale, ils savaient tous deux ce que ce projet impliquerait certainement. La vieille face de Stiofan se plissa encore plus, si c’était possible.

« Je me demande si je supporterais de te perdre », admit-il.

Xian esquissa un sourire aussi tranquille que résolu. Une nouvelle volute de fumée caressa son visage en cœur.

« Il faudra t’y faire, vieille branche. Je ne la laisserai pas là-bas une année de plus. Sa place est auprès d’eux. »

Elle écrasa son mégot et ferma le cendrier d’un claquement sec.

« Ce soir, ma Lian sera libre. »

La main posée sur la poignée de la porte, elle accorda un dernier regard à la boutique, puis à Stiofan. Il resta au milieu de la pièce, silencieux, ébranlé. Les décennies passées en ces lieux l’avaient fondu avec le décor : il était devenu un esprit protecteur, veillant sur ses antiquités.

Les anciens compagnons d’armes se sourirent. Le plus triste, mais le plus confiant des sourires.

« Que l’aube soit dans ton cœur, vieille branche.

– Que l’aube soir dans ton cœur, princesse. »

La landlady quitta la boutique dans un tintement de cloche.

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