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La Lande – Acte I

Episode 10

Adieux au Phénix

Ils accostèrent dans un port surpeuplé. Des dizaines de porteurs formaient une chaîne pour décharger les cales. Les motos en furent sorties et emmenées sur des remorques. Puis ce fut au tour des passagers de quitter le bâtiment. Un vent d'ouest soulevait les jupons ; des chapeaux volèrent. Il y eut des rires comme des jurons. Au milieu de cette joyeuse pagaille, les duellistes passèrent relativement inaperçus – même s’ils reçurent de nombreux compliments pour leur concert de la veille. Alwyn les reçut sans trop d’humilité : il savait qu’il les méritait.

Cela ne l’empêcha pas de soupirer de soulagement quand ils retrouvèrent la terre ferme.

« Plus jamais la mer. Plus jamais…

– On la reprendra pour sortir.

– Je te hais, Passeur. »

Xian leur fit signe de la suivre.

« Nous nous approchons des portes. _Ne vous séparez pas _une fois à l'intérieur, j'insiste. »

Ils s'arrêtèrent devant les battants de bronze. Un garde les attendait derrière un guichet.

« Nom, titres ? » exigea-t-il sèchement.

L'agente répondit du tac au tac.

« Xian, landlady du Grand Port et du Phénix.

– Motif ?

– Danse des métronomes.

– Invitation ?

– Voici. »

Le fonctionnaire arracha la tablette des mains de la jeune femme sans plus de politesse, et examina un long moment l'estampe rouge sur le bois. Après un temps qui aurait permis à n'importe qui de faire sauter la douane, il s'avoua vaincu. Ce fut avec dépit qu'il rendit l’objet.

« Les quatre, là. Ils sont avec vous ?

– Ils sont avec moi. J’ai le droit à dix invitations. »

Le garde la toisa. Sa main se tendit vers l’épais registre près de lui.

« Je vais vérifier sur la liste, attendez moi là. »

Il n’en eut pas l’occasion.

Non loin à leur droite, un petit mousse laissa tomber la caisse qu'il portait. Des kilos de bâtons rouges s'éparpillèrent sur les pavés. L’incident mit en branle le reste des gardes ; des douaniers se jetèrent dans la foule pour sécuriser le périmètre.

Le cerbère fut contraint de quitter son guichet. Les portes étaient ouvertes pour laisser le passage à Xian – ils en profitèrent tous les cinq.

Kin' jeta un regard derrière lui. Il aurait juré que le petit mousse les avait salués : une main pouce recourbé, quatre doigts sur le cœur.

* * *

Pour ne plus se faire remarquer, ils empruntèrent les ruelles adjacentes à l’avenue principale. Impossible de rater leur but de toute manière : le palais de Dian Gong, Temple du Temps, trônait au sommet de l'île.

Nul ne connaissait l’âge de Dian Gong. La cité vivait au rythme ancestral des quatre tours de ses remparts : un pendule pour les jours, un pour les heures, un pour les minutes, un pour les secondes. Quatre flèches matérialisaient le tout sur le cadran central du palais. La ville entière était une horloge, la dernière en état de fonctionnement sur la Lande. Lorsqu'Alwyn leva les yeux vers le cadran, il ne put retenir un sifflement admiratif. Ses compagnons se montrèrent moins enthousiastes, ils étaient tous intimidés.

Des milliers de citadins foulaient les pavés comme autant de rouages dans une machine géante. Les hautes maisons aux toits recourbés épousaient avec astuce les circonvolutions des rues étroites. Leurs balcons se touchaient d'un trottoir à l'autre.

Au fil des siècles, la cité était devenue un gigantesque marché de curiosités. Les librairies anciennes, les cafés-galeries et les antiquaires se succédaient. Les voyageurs se fondirent vite dans la masse. On les bousculait fréquemment : des porteurs pressés suivaient de près les marchands à la sauvette. Le tintamarre ambiant battait une joyeuse musique.

L’illusion était puissante ici. L’Hémicycle voulait faire de Dian Gong un exemple.

Prenant garde à rester groupés, ils suivirent Xian à travers les stands jusqu’à une boutique qui attira immédiatement leur attention. L'enseigne oscillait sur son crochet ; c'était un panneau de bois peint. L’illustration représentait un chien noir tenant une rose blanche entre ses crocs.

La fleur troubla les duellistes. Ils marquèrent tous un temps d’arrêt pour l’observer avant de suivre leur guide à l’intérieur. Alwyn leur emboîta le pas, interloqué. Un carillon les annonça.

Le magasin était encombré d'objets hétéroclites. La poussière couvrait les vitrines ; des piles de livres montaient jusqu'au plafond, où les araignées avaient établi leur fief. Tout au fond, derrière un comptoir, le propriétaire lisait. Un homme plutôt grand, d’un âge insondable. Il avait tant de rides qu’il semblait être né vieux. Quand il entendit le carillon, il leva les yeux de son opus et un sourire étira ses lèvres trop fines. Il rajusta ses petites lunettes.

« Eh bien, que de monde aujourd'hui ! Xian, ma princesse ! Ce que tu m’as manqué. »

La landlady et le vieillard se saluèrent d’un geste bref, mais assez spécifique pour que Kin’ le remarquât : une main pouce recourbé, quatre doigts sur le cœur. Le signe qu’avait fait le petit mousse sur le port.

« Les croisières, tu sais que c’est. Vends-nous tes merveilles, Stiofan. »

L’intéressé se releva soudain. Il contourna le comptoir d’un bond étonnamment vif pour sa condition.

« Bien sûr ! Mesdemoiselles, Messieurs, puis-je quelque chose pour vous ? »

Il y avait chez ce vendeur un enthousiasme sincère. Ils se sentirent obligés de ne pas le contrarier. Alwyn décida de jouer le jeu. Il demanda la première chose qui lui vint à l’esprit.

« Vous avez des médiators ? »

Il connaissait déjà la réponse : vu le style de la boutique, le vendeur devait _tout _avoir. Son intuition se révéla bonne.

« Et comment, jeune homme ! Des médiators, voyons… j'en ai de différentes époques, de différentes formes, différents prix… une histoire en soi… »

Son marmonnement le suivit en arrière-boutique. Il revint avec une boîte à biscuits en fer qu’il ouvrit avec précaution, comme s'il dévoilait un trésor. Un sourire réjoui étira les lèvres d’Alwyn.

« Ah oui, murmura-t-il. Oui oui, il y a du beau. »

Xian alluma une cigarette et s’installa sur la banquette près de la porte. Pendant que le musicien choisissait, les duellistes entamèrent un tour de complaisance. Malgré la superficie ridicule des lieux, ils se perdirent tous dans la contemplation d’objets divers. Ce n'était pas tant la taille des rayons, mais leur contenu qui égarait l’œil. Trestana effleurait les gravures de quelques livres pour en déchiffrer le titre. Charon empêchait Bermude de chaparder des bibelots quand il fut interloqué par une petite vitrine encastrée dans le mur de pierre. Une carte de tarot déchirée dans sa largeur reposait sur un coussin bleu nuit.

Le boutiquier remarqua la fascination du Passeur.

« C'est la Cartomancienne en personne qui a déchiré cette carte. Un garçon l'a trouvée dans les ruines de sa maison. Une pièce rarissime. »

Charon se contenta de hocher la tête et se redressa. Il mit encore un temps à se détacher de la vitrine. Kin' ne remarqua pas son trouble. Un autre objet avait happé son regard.

Le petit médaillon était suspendu, avec des dizaines d'autres, à un clou planté sur une étagère. Rien ne le distinguait. De nombreux bijoux le surpassaient en beauté. Mais Kin' ne les remarqua même pas. Ce pendentif l'obnubilait.

Il l’avait retrouvée : l'étoile unique qu'il avait vue cette nuit-là, avant qu’ils rejoignent le Grand Port.

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