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La Lande – Acte I

Episode 1

Rose bleue

7ème jour avant les calendes de septembre

C’était un jour de gros temps. Des nappes d'écume léchaient les hauteurs des remparts de Dian Gong, puis refluaient dans un soupir en laissant une étendue de rochers plats sécher au vent. Si quelques navires en partance avaient décidé de braver la tempête, la plupart restaient bloqués au port et les marins rongeaient leur frein dans les tavernes du coin. Ce tumulte, pourtant si proche, n'atteignait pas la crique isolée où barbotait la petite Lun.

Dans leur écrin minéral, les uns contre les autres, les lotus bleus se balançaient au rythme de l'onde. La fillette contemplait les fleurs dans une fascination muette, mais elle hésitait à s'avancer : ses sandales glissaient sur les pierres.

Elle n'avait tout de même pas échappé à la vigilance de sa mère pour rien. Du courage !

Elle se mit à genoux et se pencha. Sa longue tresse rida la surface de l’eau. Elle pinça les lèvres. Sa main tendue n'était plus qu'à quelques centimètres du précieux trophée. Encore un peu…

Une poigne de fer la saisit par le col pour la tracter en arrière, sur la promenade. L'enfant hurla. Elle ne cessa de se débattre que lorsqu'elle se rendit compte que l'adversaire n'était pas sa mère, qui arrivait en courant. Un panier chargé de fruits se balançait à son bras – c'était jour de marché.

« Lun ! Où est-ce que tu es encore allée te… oh, par les Puissances. »

La femme reconnut celle qui tenait sa fille. Elle blêmit et baissa aussitôt la tête.

Il était formellement interdit de regarder dans les yeux un membre de la famille impériale. D’autant plus lorsque ce membre était capitaine de la garde noire.

« Dame Lian Wen, bafouilla la mère. Merci de me l'avoir récupérée.

– Elle voulait cueillir une rose bleue. »

C'était ainsi qu'on nommait ces lotus-là, car ils exhalaient un parfum suave semblable à celui des roses-thé.

La pauvre femme faillit en lâcher son panier. Sa fille eut le droit à une correction comme elle n’en avait jamais connue. La violence de sa mère puisait dans sa panique : les roses bleues appartenaient toutes à l’Empereur. En cueillir ou en porter une lorsqu'on n’était pas soi-même de la famille souveraine relevait du sacrilège.

Le sacrilège pouvait être puni de mort.

« On ne touche pas les roses bleues, Lun ! Qu'est-ce que j'ai fait pour avoir une idiote pareille ?! Attends que j’en parle à ton père, tu vas voir !

– Pas papa ! s'époumona la fillette, les joues baignées de larmes.

– Laissez. »

Lian Wen s'approcha et s’accroupit pour se retrouver au niveau de la petite, qui détourna immédiatement le regard. La capitaine de la garde impériale s'adressa à l’enfant d'une voix douce, mais ferme.

« Tu es une grande fille, tu as le droit à la vérité. Sais-tu pourquoi les roses bleues ne poussent plus qu'à Dian Gong ? »

La fillette renifla et tendit l'oreille. Évidemment, elle voulait savoir. Elle allait pouvoir s'en vanter devant ses amies ; c'était bien le but.

« Parce que partout ailleurs, les gens les ont toutes cueillies. Ici, ils ne peuvent pas. Parce qu'elles sont gardées.

– Par vous ?

– Oh non. Nous, nous faisons en sorte que le Gardien ne croque pas les téméraires comme toi. »

Lun pâlit.

« Il y a… quelque chose dans l'eau ? »

Lian Wen hocha la tête d'un air entendu.

« Bien sûr. Une créature avec des dents de scie et des pinces tranchantes. Elle attend qu'une proie touche ses fleurs et … clac ! »

Elle approcha soudain son visage de celui de la fillette en claquant des dents. Cette dernière couina, terrifiée, et se cacha derrière le hanfu de sa mère.

« Merci, souffla celle-ci. Il n'y a que ce genre d'histoires qui marche sur eux.

– Surveillez-la. À cet âge, ça court tous les endroits interdits. »

La femme eut un sourire gêné et s’inclina.

« Elle n'avait pas l'intention de vous insulter, murmura-t-elle.

– Je sais. Bonne journée.

– Oui, bonne journée… Lun, salue Dame Lian Wen. »

La fillette salua, maladroite, et elles partirent main dans la main. Lian Wen ne perdit pas de temps à les regarder s'éloigner. Elle avait un entraînement à rejoindre.

En repassant devant la crique, la jeune femme eut un semblant de sourire. Les enfants de Dian Gong grandissaient avec la peur du Gardien pour les empêcher de toucher aux roses bleues. Puis devenus adultes, la crainte d'une condamnation pour outrage à l'Empereur prenait le relais.

Mais le souverain et sa famille étaient les seuls à savoir. Pour une fois, on ne mentait pas aux enfants.

Elle arriva en vue de la caserne. La cloche de la tour nord – celle des heures – sonna douze fois. Les quartiers de la garde impériale se reconnaissaient par leur toiture en jade. Le soleil déversait ses rayons sur les vieilles tuiles.

Lian s’engagea sur l’allée principale. L’ombre des bâtisses offrait une fraîcheur salutaire. Au bout du chemin, la monumentale porte ouest. Quatre-vingt-sept soldats l’attendaient. Tous exécutèrent un salut parfait – courbés, une main à plat sur un poing fermé.

« Capitaine ! » saluèrent-ils en chœur.

Le lieutenant se courba pour marquer son respect. C'était toujours une scène surprenante, de voir cette montagne s'incliner devant un roseau. Lian lui accorda un lent signe de tête.

« Shen. Vous avez révisé ?

– Nous sommes plus prêts que prêts, Capitaine. »

Cette journée particulière excitait les gardes impériaux. Lian ne comprenait pas pourquoi, d'ailleurs ; à ses yeux ce n'était qu'une pression supplémentaire.

« Ce soir ! s'exclama Shen, tandis qu'ils rejoignaient le reste de la troupe. Nous allons avoir les noms ce soir !

– Il va falloir être irréprochables.

– Nous le serons, capitaine. Nous le sommes toujours.

– Tang a encore bu hier soir. Pensez à le faire descendre, il a passé la nuit à réparer les toits. »

Le lieutenant haussa ses sourcils fins.

« Les toits avaient besoin d'une réparation ?

– Lui en avait besoin. »

Sans un bruit, la troupe fit un couloir à sa capitaine. Shen tira sur les heurtoirs de jade et ouvrit la porte ouest. Il s'écarta docilement sur le passage de la jeune femme. Derrière elle, le groupe reprit une formation compacte.

De l’autre côté de la porte, un chemin de pierre filait vers la côte. Cette langue étroite était le seul lien terrestre entre Dian Gong, Cité du Temps, et le reste de la Lande.

Un lien qui disparaissait à chaque marée haute.

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