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La Lande

Episode 9

Des remparts

« Gamin, derrière ! »

Charon évita de justesse une patte massive qui lui arrivait sur le crâne. Il plongea en visant ; deux balles partirent, une dans chaque œil du lion. La créature lâcha un rugissement terrible et frappa au hasard avant de s’effondrer. Un jeune arbre prit le coup et se coucha comme un simple roseau.

Le duelliste recracha en vitesse la terre qu’il venait d’ingérer. Il lui sembla y retrouver le goût métallique du sang – mais il s’était peut-être mordu la langue.

« Tu m’as encore sauvé, grommela-t-il.

– Bah, ce n’est rien. »

Celui qui avait parlé ainsi s’appliquait à sortir Durentaille de la gueule d’un lion. La tâche n’était pas aisée, même pour Arthur d’Avalon. Il y parvint enfin. La lame réapparut dans un craquement d’os ; en voyant son état, son propriétaire grimaça.

« Elle a beaucoup bu aujourd’hui », commenta-t-il, laconique.

Charon parcourut du regard la clairière où ils avaient passé la matinée. Des cadavres de fauves jonchaient le tapis de feuilles mortes. Maintenant qu’ils ne bougeaient plus, le duelliste les trouvait étonnamment plus impressionnants. Certains avaient encore la gueule ouverte, dévoilant un arsenal de poignards jaunes en guise de dents. Charon se prit à s’étonner : comment avaient-ils tenu face à ça ? Mieux, comment avaient-il trouvé cela grisant ?

« Bien, lança Arthur comme s’ils venaient de prendre un thé. Au moins, ils n’approcheront pas du Lac.

– Ils comptaient essayer ?

– Je n’en sais rien. On aurait traversé la forêt sans problème s’ils nous avaient laissés tranquilles. Et on les aurait laissés tranquilles.

– C’est réussi.

– Ils l’ont cherché, c’est tout.

– Ce sont des animaux, Arthur…»

L’intéressé rangea l’épée dans son fourreau.

« C’est là que je te contredis, gamin. Ce sont des monstres. Des chimères créées par un cinglé planqué dans cette forêt. Les lions rouges sont fondamentalement mauvais. »

Charon rengaina ses pistolets fumants et scruta le sous-bois.

« Un savant fou dans la forêt ? Tu crois à ces histoires ?

– Elles sont vraies. »

Arthur soupira et passa une main dans ses cheveux blonds ; à défaut de les recoiffer, il ne fit que les poisser de sang. Son frère d’armes le contempla, et il ressentit sa fatigue.

« Tu l’as vu ? s’enquit-il.

– Une fois. À l’Hémicycle, quand je siégeais. (Le couronné lâcha un rire sans joie.) Il tentait de négocier un contrat avec la présidence.

– Pour… ?

– D’après toi ? »

Charon rajusta son chapeau, songeur. La réponse lui venait assez naturellement, mais il la trouvait surréaliste.

« Une armée, marmonna-t-il. Tu crois qu’il voudrait…

– Il y arrivera. Pas tout de suite, mais d’ici quelques décennies. L’Hémicycle veut une cavalerie d’élite, et lui veut s’attaquer à Avalon. Pour ses études. »

Quelque chose craqua sous la botte de Charon. Il baissa les yeux : c’était une vertèbre. Durentaille avait tranché un lion en deux dans toute sa longueur. Au fond de la cage thoracique, un tubercule noirâtre commençait déjà à se rabougrir. C’était ce qui servait de cœur aux bêtes.

« Qu’est-ce qu’il veut étudier ?

– Tout ce qui n’est pas humain, répondit Arthur. Les fées, par exemple. »

* * *

« Il est blessé ? »

Charon vit du coin de l’œil Viviane qui accourait vers eux. Il ne lui répondit pas de suite. Il se dépêtra difficilement du rideau de lierre qui masquait l’entrée de la grotte ; Kin’ faillit tomber une fois de plus et le passeur réprima un juron.

« Il va vite récupérer, grogna-t-il. Il paraît que c’est un duelliste. »

Il traîna le futur-Roi jusqu’au château sans plus de cérémonie. Ils entrèrent en trombe dans le grand hall. La fée les suivait de près ; elle avait le pas rapide d’un animal aux aguets.

« La cité a été attaquée, lança le passeur.

– Nous savons, rétorqua Viviane.

– Par des lions rouges.

– Ça aussi, nous le savons.

– Merci pour votre aide. »

Il n’avait pas pu s’empêcher de le dire. Ses propres mots lui laissèrent un goût amer en bouche, et il eut de la peine en voyant la fée penaude. Elle n’avait pas choisi cette passivité de bonne grâce. Il se doutait de son origine.

« Ils vont nous suivre jusqu’ici. Où est le vieux con ?

– Sur les remparts. Il leur prépare un accueil sympathique.

– C’est la moindre des choses. On va le rejoindre. Gamin ? »

Kin’ s’était redressé. La plaie de son épaule diminuait à vue d’œil. Il respirait plus tranquillement. Mais il restait d’une maigreur rachitique – sa constitution miraculeuse semblait avoir ses limites. Charon serra les mâchoires. Arthur avait une carrure digne d’une couronne ; celui-là luttait déjà pour se porter lui-même. Où comptaient-ils aller avec ce clou de cercueil ?

« On va te planquer. Mieux vaut ne prendre aucun risque, ils sont venus pour toi.

– Non, rétorqua le futur-roi. »

Charon dut se pincer l’arête du nez pour rester calme. Par la Faë, ce qu’il haïssait ce regard. Il ne savait jamais si c’était de la détermination, de la folie ou un mélange redoutable des deux.

« Pourquoi non ? grinça-t-il.

– Ils ne sont pas venus pour moi. Ils savent qu’ils ne nous auront pas aujourd’hui. C’est trop tôt. Ils sont venus chercher autre chose. »

Kin’ s’appuya sur la canne pour retrouver toute sa droiture. Il échangea un regard avec Viviane ; la fée releva son menton pointu.

« Qu’ils viennent », dit-elle simplement.

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