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La Lande

Episode 8

Battre en retraite

L'aède se mordit la lèvre inférieure pour refouler son malaise. Dans l'horreur du moment, il avait oublié à qui il s'adressait.

« Pardon, Arthur. Quelle idée ?

– Nous allons leur envoyer le troisième duelliste maintenant.

– Mais vous ne pouvez pas …

– Je peux donner Durentaille.

– Quoi ?

– Trestana. »

La blondine se redressa lentement, le visage dirigé vers le couronné. Elle attendait qu'il poursuive.

« Nous allons répéter notre serment de vassalité. Mais nous allons l'inverser. Je vais devenir vassal, et toi duelliste. Tu t'en sens capable ? »

Alwyn tourna un regard stupéfait vers la dénommée Trestana. Elle resta impassible ; l'aède crut d'abord qu'elle allait refuser net. Puis il vit ses poings fermés, la crispation de sa mâchoire.

Elle veut y aller, réalisa-t-il. Elle brûle d'y aller. Elle est siphonnée.

Alwyn sentit une peur sourde, primale, ramper le long de sa colonne vertébrale. Il se refusa de chercher son origine. Comme s'il savait – comme si son âme savait – qu'il fallait se préserver de ça.

Pour la première fois depuis des décennies, Arthur changea de ton. Une autorité incontestable couvait sous le chevrotement grippé de sa voix.

« Alors tu iras au Temple de Verre, Trestana. C'est mon dernier ordre en tant que suzerain. J'ai dit. »

La jeune femme s'assit lentement au bord du lit. Au dehors, les lames s'entrechoquaient et les revolvers de Charon ne se taisaient pas. Les yeux fatigués du couronné se fermèrent un instant, se rouvrirent difficilement. Ils se prirent les mains. Trestana engagea l'hommage. Alwyn remarqua d'abord la fluidité de la cérémonie comparée à celle qu'il avait exécutée avec Kin', des mois auparavant. Puis, oreille absolue oblige, il nota le timbre singulier de Trestana – un rythme spécial, mélodieux.

Il savait déjà qu'il le retiendrait.

« Toi Arthur, fils d'Uther Pendragon, couronné d'Avalon, veux-tu devenir mon homme sans réserve ?

– Je le veux.

– Jure-le sur ton épée.

– Sur mon épée, je promets de t'être fidèle… (il toussa encore, mais l'étouffa pour garder les mains de la blonde dans les siennes) de t'être fidèle à partir de cet instant, sans tromperie. »

Trestana déposa alors un baiser léger sur son front blême et ôta le collier qu'elle portait pour l'en parer – c'était un simple lacet de cuir. Ils n'avaient rien d'autre pour symboliser le fief.

« Sois donc mon vassal.

– Je le suis. »

Kin' luttait toujours. Le temps commençait à renâcler. En partie parce que le duelliste fatiguait, et en partie parce que le Commodore semblait avoir prévu le coup. Ses gestes, quoique lents, restaient sûrs.

Le futur-Roi n'entendait quasiment plus les balles fuser, ni les cris désespérés des combattants. Les lions, blessés et excités, n'étaient pas en reste. La vague sensation d'un sang chaud couvrit son épaule ; il ne se demanda même pas s'il s'agissait du sien. Avant tout, il fallait récupérer la canne. Tenir la main ouverte.

Une patte énorme déchira son bras gauche. Cette fois-ci, il la sentit aller jusqu'à l'os. Commencer à ressentir la douleur n'était jamais bon signe.

Il retint un gémissement quand une poigne de fer se referma sur sa plaie à vif. Il reconnut vaguement Charon, qu'il croyait pourtant loin. Son cœur redémarra dans la foulée, manquant de l'achever. Sa concentration se rompit et, avec elle, le charme du temps. C'était tout ce qu'attendait le Commodore : il visa d'un geste sûr. Kin' sentit une présence familière dans sa main ; la canne était revenue. Il n'eut pas à s'en servir. Le Passeur le tira en arrière. Les duellistes replongèrent dans la mêlée, à l'abri pour quelques secondes.

« On bat en retraite, brailla Charon.

– Pas maintenant, croassa le futur-Roi, toujours dans ses bras.

– Quoi ?

– Si on bat en retraite, ils vont tous mourir.

– Ils vont tous mourir de toute façon, gamin ! On bat en retraite. »

Charon tenait fermement Kin' par la taille. De l'autre main, il tirait et faisait encore mouche – autant que ses balles, sa constance tenait les soldats en respect. Mais l'éclat du casque d'or se devinait tout près. La voix du Passeur se fit urgente.

« On va courir.

– Mais Alwyn…

– Arthur est avec lui. Il s'en sortira. »

Kin' voulut demander comment Arthur pourrait protéger Alwyn de quelque manière que ce soit. Il n'en eut pas le temps : Charon avait décidé pour lui. Ils reculaient désormais.

Ils reculaient vite. Le Passeur louvoyait avec aisance entre les combattants, insensible aux rugissements des monstres rouges. Bientôt, l'odeur métallique du sang s'estompa. Ils quittèrent la ville. Tandis qu'il traversaient les champs morts qu'avait survolés Taran, Kin' vit repasser la stèle unique. Près de son oreille, la respiration du Passeur restait régulière. Après un siècle d'oisiveté forcée, il ne se fatiguerait sûrement plus jamais.

« Où est-ce qu'on va, Charon ?

– Au palais. »

Kin' essaya de se remettre sur pieds. Ses bottes maculées de sang ripèrent sur des pavés : ils étaient revenus sur la petite place. Perché sur sa fontaine, le corbeau de pierre attendait toujours de l'eau.

* * *

« Personne n'a vu par où ils partaient ?

– Vers l'ouest, Monsieur. Ça avait l'air en tout cas. »

Le casque d'or ne montra aucun signe d'énervement. Ce n'était pas le moment : il avait besoin de ses soldats dans l'immédiat. Il ferait tomber des têtes plus tard.

« Bien, reprit-il. Nous allons leur donner une raison de revenir. »

Il parcourut d'un regard rapide le champ de bataille, et repéra un cavalier occupé à harceler un blessé du bout de sa hache.

« Toi, là ! (Il désigna le vieux chêne d'un geste.) Défonce-moi cette porte. »

Il se retourna vers le soldat qui lui avait confirmé la fuite des duellistes. Ce dernier attendait, le poing moite sur le manche de sa lance.

Dès que la porte cède, tu entres. Personne n'est armé là-dedans. Attrape l'aède, le type avec la guitare. Ramène-le-moi. Tu peux éliminer le reste.

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