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La Lande

Episode 7

Des roues et des crocs

Ces mots eurent l'effet d'un électrochoc. Kin' serra le pommeau de sa canne avec une résolution nouvelle et se dirigea vers l'entrée de la place. Alwyn manqua de s'étouffer tout seul.

"Hé, attendez… on va pas se battre contre ça, quand même ?

– Ta naïveté est touchante, aède, commenta Charon en se mettant en marche à son tour.

– Vous êtes malades !

– Retourne dans le chêne et veille sur Arthur.

– Je ne vous laisse pas…

– Il a raison, trancha Kin'. Tu rentres, Al'."

Les duellistes étaient déjà loin. Le barde s'apprêta à répliquer ; mais les premiers rugissements des lions rouges parvinrent à ses oreilles sensibles, et il courut s'enfermer dans l'arbre sans demander son reste.

Le Passeur et le futur-roi se mirent en position. Seuls les hommes aptes au combat les épaulaient. Et les duellistes étaient les seuls à ne pas trembler.

Kin' observa Caem. Le jeune écuyer fixait le ciel avec angoisse, mais restait résolument campé sur ses pieds. Ses mains se crispaient maladivement sur une vieille carabine.

"Tu peux encore partir. Nous sommes deux, ce sera suffisant."

Le futur-Roi récolta un regard vexé.

"Les hommes d'Avalon ont encore un minimum de courage.

– Bon, céda Kin'. Du cœur, dans ce cas.

– Du cœur."

La vague s'écrasa sur le boulevard. Le choc fit vibrer la terre, éclata des pavés. Les premiers corps tombèrent – uniquement des habitants.

Kin' ne vit bientôt plus rien d'autre que les capes et les casques des soldats. L'uniforme cramoisi camouflait le sang : impossible de savoir si l'adversaire était touché tant qu'il ne s'effondrait pas. Il fallait faucher méthodiquement, et surtout sans baisser le rythme. La canne tournoyait, fidèle, constante. Quelque part à sa droite, des balles chantaient : Charon s'en donnait à cœur joie.

Il n'avait tiré que deux fois depuis sa sortie de Trinova. Son art, libéré après une frustration de cent ans, se déployait dans toute sa précision. Le Passeur était chez lui sur un champ de bataille ; mal viser relevait de l'impossible.

La forêt de crocs se clairsema. Les habitants encore en vie luttaient avec hargne – pour la première fois depuis des générations, la victoire pouvait s'entrevoir.

Cependant, une partie de l'escadron était toujours là. Elle se révéla plus coriace.

"Charon ! rugit Kin', sa voix couvrant à peine le vacarme ambiant.

– Je suis debout, lui fut-il répondu.

– Je ne te demande pas comment tu vas. Il nous faut le troisième, maintenant !"

Le temps de réaction fut long. Si long que Kin' commençait à se demander si le Passeur était encore opérationnel, lorsque ce dernier répondit.

"Arthur n'est pas en état, tu l'as vu toi-même.

– Ce n'est pas lui."

Quand il entendit de nouveau la voix de Charon, elle s'était considérablement rapprochée. Ils en venaient à resserrer les rangs.

"Je peux t'assurer que c'est lui.

– Ce n'est plus lui.

– Qu'est-ce que tu veux…

– Ce n'est pas Arthur que nous sommes venus chercher."

Ils se turent tous les deux. Pendant un instant, il n'y eut plus que les souffles saccadés des combattants, le sifflement des lames et les rugissements des lions blessés.

"Alors qui ?" fit Charon.

Kin' ne connaissait pas la réponse.

Ils reculèrent encore, se retranchant vers la place. Du coin de l'oeil, le futur-Roi vit passer la tête de Caem, séparée de son corps à coups de griffes. Le Passeur disparut de nouveau – seules les détonations régulières parlaient encore pour lui. Kin’ se retrouva seul.

Une bête d'une autre nature fonça dans sa direction, traçant un chemin sanglant dans la masse. Le pare-chocs de la moto déchiquetait les morts et les vivants. Le futur-Roi eut juste le temps de voir le cavalier. Il ne le reconnut pas ; mais le Commodore, lui, sourit.

Il le tenait.

Le casque d'or ne laissa pas au duelliste la possibilité d'étirer le temps. Sa monture infernale était déjà sur lui. Kin' plongea sur le côté, et fit ce que ses tripes lui dictèrent. Pas le temps de viser le cavalier : il planta sa canne dans la roue avant de la moto.

Celle-ci stoppa net ; le pare-chocs racla les pavés dans un crissement strident. Le Commodore eut juste le temps de sauter au bas de sa machine, avant qu'elle ne bascule et s'envole.

Kin' se releva, faisant face au casque d'or. Il le regarda armer son pistolet, et et se concentra. Les battements de son cœur s'espacèrent. Ce n'était sûrement pas raisonnable, parce qu'il était déjà fatigué, et qu'il ne connaissait pas l'état de Charon. Mais il n'avait pas le choix : il fallait qu'il gagne le plus de secondes possible.

Le temps que la canne revienne dans sa main ouverte.

Alwyn frôla la crise cardiaque quand un fracas de tonnerre fit vaciller tout le chêne. Il crut voir passer, loin au-dessus de leurs têtes, un amas de ferraille qui traversa de part en par le tronc creux. L'aveugle se jeta sur le lit, couvrant Arthur. Un nuage de copeaux de bois atterrit sur ses cheveux blonds, sur les draps du couronné.

"Ils vont perdre, murmura Arthur.

– Quel optimisme, répliqua Alwyn, amer. Une idée peut-être ?"

Le malade contempla un instant ses mains – les mains décharnées qui avaient jadis brandi Durentaille. Soudain, il hocha la tête.

"J'ai une idée, oui."

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