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La Lande

Episode 6

Le couronné

Taran se posa sur ce qui devait être le pommeau de l'arme. Quelques passants jetèrent des regards aux étrangers. Quand des badauds commencèrent à se rassembler autour d'eux, un jeune homme s'approcha. Il échangea un regard avec le corbeau, puis se tourna vers l'homme à la canne.

« Futur-Roi ? demanda-t-il simplement.

– Tout juste. »

Le jeune homme hésita, incrédule. Puis il esquissa un salut en règle.

« Pardonnez ma lenteur. On ne vous attendait plus. Je suis Caem le Jeune. Écuyer du couronné. »

Les trois visiteurs se présentèrent – nom et titres. Des murmures s'élevèrent parmi les habitants. Caem leur serra la main à tous les trois, puis jeta un œil à l'épée ; le corbeau avait disparu.

« Vous venez chercher Arthur ?

– Nous venons chercher le duelliste.

– C'est la même chose. »

Kin' ne répliqua pas. Il se contenta d'emboîter le pas à l'écuyer. Le reste de la bande suivit.

Ils atteignirent bientôt le tronc énorme du chêne. Le jeune homme posa une main sur l'écorce : une faible poussée suffit pour ouvrir une porte camouflée. Il crut devoir une explication à ses hôtes.

« Cet arbre a encore de la force. Alors on a couché Arthur dedans pour qu'il… tienne. Le temps que les duellistes reviennent. »

L'émotion se sentait dans sa voix. Le peuple d'Avalon avait attendu longtemps, une attente douloureuse. Mais Kin' resta muet, ce qui inquiéta même Alwyn : son suzerain était du genre à rassurer. Quand il savait que la situation allait s'arranger.

Ils pénétrèrent à l'intérieur de l'arbre. Une pièce sans fenêtres y avait été aménagée, chichement éclairée par quelques chandelles ; au centre, un grand lit taillé à même le bois.

Alwyn remarqua tout de suite l'aveugle qui soignait Arthur.

De lourdes boucles blondes encadraient le bandeau qui lui couvrait les yeux. Sa chemise comme son pantalon large étaient faits d'une étoffe fruste. Elle ne se tourna pas vers les nouveaux venus, absorbée toute entière par sa tâche : elle trempait un linge dans une bassine d'eau, et par gestes délicats, faisait la toilette de la forme allongée sur le lit. On aurait dit le squelette d'un enfant.

Ses mains osseuses reposaient sur les couvertures. Les reflets des chandelles dansaient sur sa silhouette filiforme. Ce n'était plus un corps, mais un bois flotté – blanc comme le deuil et tanné par des ondes de chagrin successives.

Kin' s'arrêta à côté du lit, à distance respectable. L'homme tourna vers lui un regard vitreux. Après s'être éclairci la gorge, le futur-Roi répéta les présentations.

« Arthur ? C'est un honneur. Je suis Kin', duelliste du Temple de Verre et futur-Roi. Voici mon vassal Alwyn de Paris, aède, et…

– … Charon. »

La voix du malade vacillait dangereusement. Le Passeur retira alors son chapeau et s'avança de quelques pas. Si ses compagnons ne le connaissaient pas un minimum, ils y auraient vu de la timidité.

« Tu me reconnais encore ? » murmura-t-il.

Une brèche tordit le masque mortuaire – un sourire.

« Bien sûr. On reconnaît toujours un frère. »

Charon ne répondit pas. Mais il s'approcha encore, jusqu'à se pencher sur le rebord du lit ; et avec douceur, prit l'homme dans ses bras. Lui s'accrocha à son dos comme s'il avait peur de le voir s'évaporer. Ils restèrent ainsi un long moment, ignorant le monde autour d'eux. L'amitié a cela de miraculeux que si la séparation arrache des larmes, les retrouvailles les font oublier.

Arthur parvint à s'asseoir. Il n'avait pas dû le faire depuis longtemps : Caem ouvrit de grands yeux surpris et l'aveugle s'immobilisa, son poing serrait toujours le linge.

« Alors, c'est le vrai futur-Roi… articula le couronné.

– Oui. Je crois que cette fois-ci, c'est le bon.

– Vous êtes donc repartis.

– Je ne me calmerai jamais avec ça, je crois. Même après un siècle.

– Tes pas ont manqué à la Lande.

– Qu'est-ce que tu en sais ? Tu es resté au plumard. »

Ils rirent tous les deux. Kin' choisit ce moment pour rappeler la raison de leur présence.

« Nous sommes venus chercher le troisième duelliste. Je sais qu'il est ici… l'arme légendaire en tout cas. Durentaille est juste devant cet arbre. Il s'agit d'emmener son propriétaire avec nous. »

Il y eut une pause lourde. Le propriétaire de l'épée était connu de tous ; mais il agonisait devant eux. Il était inimaginable que ce corps chétif puisse se lever, encore moins sortir l'épée de son rocher. Alwyn releva les yeux vers Kin', qui restait impassible. L'aède réalisa pourquoi il avait été si taciturne : le troisième duelliste ne les accompagnerait pas.

Arthur baissa les yeux. Plus que quiconque, il ressentait le désespoir de la situation. La honte avait emporté ce qui lui restait de couleurs. Ses épaules s'affaissèrent. Il émit un « désolé » étranglé, et le silence s'installa complètement.

Soudain, des cris retentirent. La blondine redressa la tête, alerte. Caem blêmit et se précipita à l'extérieur. Les duellistes et l'aède échangèrent à peine un regard, avant de sortir à leur tour.

Un mouvement de panique avait saisi le quartier. On fuyait, on s'interpellait. Les portes claquaient les unes après les autres. Des hommes se rassemblaient à l'entrée de la place, portant des sacs d'armes diverses – pour la plupart de piètre qualité. Un chien solitaire hurlait à la mort.

« Qu'est-ce qu'ils ont ? bredouilla Alwyn. Je vois rien. »

En effet, rien de menaçant ne se dessinait dans les rues alentours. Pas de bêtes sauvages, pas de nuage toxique ; toujours cette même brume glauque qui les avait accompagnés depuis leur arrivée à Avalon.

« En haut ! » s'écria Caem en courant rejoindre les hommes.

Ils levèrent la tête et en oublièrent de parler. Une vague effroyable déferlait du ciel brisé. Elle roulait à toute vitesse, hérissée de lances et d'étendards rouges. Des silhouettes casquées et vêtues de larges capes chevauchaient des monstres couleur sang.

« Ces fils de pute, murmura Charon. Ils ont lâché les lions. »

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