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La Lande

Episode 4

La fontaine

Le Passeur ne répondit pas. Un silence étrange s'installa entre eux. Kin' préféra reprendre.

« Ne lui en voulez pas. Il nous guide. Il faut que nous allions à Avalon.

– Chercher le troisième duelliste, supposa Merlin.

– Exactement.

– Et ils ne leur en manquera plus qu'un ! renchérit Viviane, tapant dans ses mains. Et ensuite ils pourront aller au Temple de Verre, et tout s'arrangera ! »

Merlin baissa de nouveau les yeux vers la fée. Une telle tendresse perça dans ce simple regard, que l'espace d'un instant, le trio comprit ce qui liait ces deux êtres : toute une éternité.

« Ton optimisme est légendaire, Dame du Lac. Quant à vous… (Il fixa le trio) Savez-vous ce qu'est devenu Avalon ?

– On nous l'a raconté, répondit Kin'.

– Et vous ne craignez pas d'y aller ?

– Nous sommes duellistes.

– Je ne parle pas des duellistes. »

On se tourna comme un seul homme vers Alwyn. Ce dernier bomba le torse par réflexe, offusqué.

« Merci, je ne suis pas un gosse. J'ai pas peur de grand-chose.

– Sauf des Bacchantes, remarqua le futur-roi.

– Bon, sauf des Bacchantes.

– Et des Taches-Noires.

– Et des Taches-Noires.

– Et de ton ombre.

– Et de mon… hé ! »

Charon se contenta de soupirer et leva un énième regard mélancolique vers les plafonds – plus loin, vers la surface.

« Si possible, nous aimerions en avoir fini vite, dit-il. J'ai mon singe, là-haut. »

Un nouveau silence menaça de s'installer, mais Viviane le tua dans l’œuf.

« Alors plus vite vous y serez, plus vite vous en sortirez ! Mon Merlin, on ouvre les portes ? »

L'enchanteur fixait toujours le futur-Roi. Lorsqu'il répondit enfin, ce fut avec une certaine lassitude.

« Fais donc, Viviane.

– Très bien !

– Sois prudente.

– Oh, je t'en prie… »

La fée déposa un baiser sur la joue de Merlin et fit signe à ses invités de la suivre. Merlin les regarda s'éloigner, les mains enfoncées dans les poches de sa robe de chambre.

Ils reprirent leur longue traversée du château, sortirent par une porte arrière. Le jardin avait la beauté floue d'une aquarelle.

« Désolée pour Merlin, fit Viviane. Avec le temps, il n'y croit plus tant que ça, à cette histoire de trône. Il faut le comprendre, il est fatigué. Et Avalon dans cet état, ça le mine. Je n'arrête pas de lui dire : il faut se retrousser les manches, il faut se reprendre… mais lui, il est dans son palais, il fume tranquille, il est heureux. »

Au fond du jardin, se dressait un roc massif. La fée écarta un rideau de lierre et les fit entrer. Après la sophistication du palais, l'odeur âpre de l'humus les surprit. C'était une véritable nef de pierre, couverte de runes bleutées. Un tapis de mousse étouffait leurs pas ; un ruisseau gazouillait quelque part. Au fond, solitaire, se dressait une porte monumentale.

Viviane ôta de ses cheveux d'or ce qui passait pour une épingle : c'était en fait une clé d'airain finement ouvragée. Elle la fit tourner dans la serrure. Il y eut un cliquetis presque incongru. Puis les battants, qui d'apparence auraient nécessité trente hommes pour bouger, eurent un soubresaut et s'ouvrirent en douceur.

Derrière, il n'y avait pas de paysage grandiose – seulement un long couloir.

« Bonne chance, messieurs. »

Elle fit un pas de côté pour les laisser passer. Ils la saluèrent, puis s'engouffrèrent dans le couloir. La porte se referma derrière eux dans un bruit sinistre. Les ténèbres devinrent complètes.

« Kin' ? »

Le murmure de l'aède paraissait préoccupé.

« Hm ?

– Les Taches-Noires ne nous ont rien raconté sur Avalon. On sait juste que c'est devenu invivable, mais pourquoi… on aurait peut-être dû demander des informations à Merlin.

– On sait ce qui s'est passé. Le couronné est tombé malade, il a entraîné tout le monde avec lui.

– Parce que tu sais ce que ça veut dire, peut-être ?

– Oui. »

Ils continuèrent de marcher – plus ou moins à l'aveugle. Les environs ne semblaient pas prêts de s'éclaircir. L'obscurité était si épaisse qu'ils en sentaient presque le poids.

« “Oui” quoi ? finit par reprendre Alwyn.

– Cela veut dire ce que cela veut dire. Le couronné est tombé malade, Avalon a plongé. Une malédiction, peut-être. Viviane a dû fermer les portes pour protéger son palais.

– Mais qui est le couronné ? »

Seul le silence lui répondit. Alwyn se demanda si Kin' entretenait le suspens, s'il réfléchissait ou tout simplement s'il ignorait la réponse. Le noir dans lequel ils étaient plongés l'empêchait de déchiffrer l'expression de son ami.

Soudain, ils virent poindre une lumière timide, salvatrice. Ils accélérèrent le pas.

Le couloir s'acheva. Ils débouchèrent sur un square désert. Des bosquets pourris encerclaient les pavés fêlés. Au milieu de la petite place, il y avait une fontaine ; au-dessus de son bassin ébréché, une statuette figurait un corbeau. Le jeu d'eau devait être charmant jadis, mais cela faisait des lustres que le bec grand ouvert n'avait pas vu une goutte d'eau.

Un vent glacial leur arracha un frisson. Silencieux, ils contournèrent la fontaine et s'engagèrent sur un sentier montant. Des deux côtés, çà et là, des squelettes de chênes tiraient leurs branches malades vers le ciel pesant.

Charon sortit enfin de son mutisme.

« C'est Arthur. »

Sa voix était redevenue un peu rauque. La voix que Kin' avait entendue quand ils avaient parlé de Trinova, ce soir-là, près du feu.

« Arthur ? » demanda le futur-Roi d'une voix douce.

Tout en poursuivant sa marche, le Passeur rajusta son chapeau. Ses compagnons remarquèrent alors un changement dans son expression – un mélange de peine et de cruelle nostalgie.

« C'est Arthur qui est malade. »

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