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La Lande

Episode 21

Nostalgies

Un jour, ils trouvèrent une aire de détente sur le bord de la piste. La zone était délimitée par des galets. Une balançoire au siège crissant côtoyait une table de pique-nique. Kin' décida qu'il fallait s'arrêter : la soirée était avancée. Les quatre motos se rangèrent sur un parking couvert d'herbe. Bermude sauta au bas de la moto du Passeur et s'éloigna en trottinant. Elle disparut rapidement.

La bande sortit les provisions des sacoches. On disposa le pain sec, la viande salée et l'eau sur la table, puis on s'assit.

« Jolie vue », remarqua Charon.

Une fois de plus, impossible de savoir s'il plaisantait ou non. Sans doute était-ce de l'ironie : la « vue » était toujours la même. La brume se couchait lascivement sur la plaine. L'herbe rousse disparaissait sous les volutes épaisses.

« Vous pouvez vous lâcher un peu. Nous approchons de la prochaine escale. »

Ils commencèrent donc à manger de bon appétit. Le nimbe doré derrière les nuages avait presque fini de descendre : le soleil s'était couché. Alwyn détacha un phare de sa vieille Berthe pour le poser sur la table. Quelques moucherons se jetèrent dessus et tombèrent en heurtant le verre.

Ils avaient l'impression de festoyer, quand une remarque de l'aède réduisit leur enthousiasme.

« N'empêche. C'est mieux que les pattes de chien, ce sera toujours mieux… mais ça fait des semaines qu'on mange la même chose. »

Trestana reposa le morceau de viande qu'elle mastiquait avec ténacité. Bermude était sortie de table depuis un moment. Kin' s'apprêta à répéter qu'il fallait se contenter de ce qu'ils avaient ; mais Alwyn n'en avait pas fini.

« À Paris, je mangeais souvent un truc… c'était une tuerie. Le nom… quelque chose avec “vache” dedans.

– De la viande ? supputa Trestana.

– Non non ! Un gâteau glacé. Raah, je ne m'en souviens plus…

– Le sucre manque, c'est vrai », concéda Kin'.

Le musicien lui adressa un regard intéressé. Le futur-Roi se sentit obligé de poursuivre.

« J'aime beaucoup les choses sucrées, moi aussi. Les fruits surtout. Tu te souviens, le melon à Lutecia ? J'avais adoré.

– Ah oui, le melon de Lutecia ! On en avait repris alors qu'on était fauchés, renchérit Alwyn, rêveur.

– Il faut que vous y goûtiez.

– C'est d'accord, gamin. Mais ce ne sera jamais meilleur que mon dessert favori.

– Charon aime les desserts ? railla Alwyn. Et quoi donc ? »

Le Passeur grommela.

« Pardon ? » insista Kin'.

Nouveau grommellement.

« Tu dis ? » relaya Trestana.

Une dernière hésitation, et l'interrogé se rendit.

« La mousse de papaye. »

Trois paires d'yeux hilares se posèrent sur Charon. Il ne cilla pas, l'air plus sérieux que jamais.

« Oui, j'aime les friandises sophistiquées. Vous croyiez peut-être que je mangeais du gibier cru avec les mains ?

– Loin de nous cette pensée, s'empressa de répondre Kin'. Continue. Tu disais mousse de…

– … papaye. On ne cultivait ce fruit que dans la ville d'Acropola. »

Le Passeur posa son chapeau sur la table et s'ébouriffa les cheveux d'une main. Son regard trahit cette nostalgie qui lui était propre.

« Ma mère y est née. C'étaient des vergers sans fin, qui tapissaient toute la colline. Une merveille. Quand j'étais grand de Fortuna, avoir une mission à Acropola… c'était le jackpot. De vraies vacances. On y allait pour les paysages, le climat, mais surtout la mousse de papaye. On en avait rarement à Fortuna. Oh, ça, pour signer un traité de commerce, on en avait signé un ! Mais les pirates grouillaient. Il y avait un capitaine… comment s'appelait-il, déjà ? Tim. Tim Edwardson. Tout Fortuna le haïssait à l'époque et c'était juste pour ça. Bref, cette mousse faisait entrevoir les dieux. J'ignore si elle existe encore… en un siècle, peut-être que ça a disparu. »

Il y eut un moment de silence – presque de recueillement. Jamais Charon n'avait autant parlé depuis qu'ils le connaissaient.

La nuit les enveloppait désormais. Au milieu de la table, le phare érigeait une colonne unique de lumière. Ils étaient réunis autour d'elle comme des moines muets. Trestana se sentait mal quand elle ouvrit la bouche. Mais l'envie devint impérieuse. C'était comme leurs tours de garde : elle devait prendre la relève.

« Avant, on avait des champs en Avalon. Les forêts offraient tout. En se solidifiant, la sève des arbres devenait or. Certains ruisseaux charriaient le nectar. On importait peu parce qu'on n'en avait pas besoin. Les portes s'ouvraient pour les aventuriers, les commerçants. On avait le meilleur hydromel de la Lande. Les plus grands banquets en avaient besoin. »

Elle baissa la tête. Kin' crut percevoir la honte qu'avait exprimée Arthur, sur son lit de mort.

« Vous avez vu des ruines mais avant, c'était magnifique. Il y avait des jardins suspendus, on pouvait manger sur l'herbe. Des bibliothèques où le lierre gardait les livres à l'ombre. Le soir, on allait dans les bals danser le twist… c'était encore la mode du twist. Et le château d'Arthur était sur la place centrale. Là-bas, il y avait la table ronde… les meilleurs des meilleurs. Il a planté le chêne avec eux. »

Le Passeur remit son chapeau. Il avait retrouvé son flegme habituel.

« Arthur m'a raconté cette histoire, du temps où nous marchions ensemble. Et puis, il est rentré et a attrapé quelque chose. Empoisonné, certainement. Tout Avalon a plongé, les lions rouges sont venus une première fois. La cité ne s'est jamais relevée. Fin de l'histoire. »

Trestana se mordit la lèvre inférieure. Charon comprit qu'il n'aurait pas dû l'interrompre si brusquement. Mais il ne trouva pas les mots pour présenter ses excuses, alors il se renfrogna, croisa les bras et se mura dans le silence.

Le malaise aurait persisté sans l'intervention de Kin'. Il posa brièvement sa main sur l'épaule de sa consœur. Un sourire pâle naquit sur les lèvres de Trestana. Elle s'enhardit.

« L'avenir, maintenant. Il nous faut le quatrième. »

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