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La Lande

Episode 20

Tour de garde

Une pénombre feutrée s'installait sur le vénérable théâtre et ses balcons de verre. Les murmures s'étaient tus.

Kin' s'enfonça un peu dans son fauteuil tendu de velours. Les archets des violons et des contrebasses attendaient, droits comme des épis. Surplombant ce champ, le chef d'orchestre leva sa baguette ; et la musique enchanteresse monta vers le plafond peint d'étoiles.

Lui resta seul dans son fauteuil. Avec l'émerveillement d'un enfant, il regarda le rideau bleu nuit se lever. Un mètre, deux, quatre … sans le moindre bruit. Une silhouette apparut tout en haut. Elle déploya le jupon démesuré d'une robe noire, et commença son aria.

* * *

« Hé, Kin' ? »

Le futur-Roi grogna. C'était une voix de femme – Trestana sans doute. Il rouvrit les yeux.

« C'est mon tour de garde, je suppose ?

– Oui. »

Depuis qu'ils avaient quitté Sango, ils surveillaient le campement à chaque fois qu'ils s'arrêtaient pour la nuit. Des hommes de La Rascasse voulaient venger Opaline. Les phares de leurs pick-ups auraient surpris la bande si elle n'avait pas mis en place un système de quarts. Mais plus ils s'éloignaient des Marais, plus les battues se faisaient rares. Les hommes se lasseraient bientôt. Le quatuor maintenait la garde par précaution, et désormais presque par tradition : ce n'était finalement pas une mauvaise idée. Il y avait probablement, sur la Lande, d'autres dangers que les justiciers en pick-ups.

Kin' se releva complètement. Ils s'éloignèrent du foyer où quelques braises sifflaient encore.

« Rien de neuf ? »

Trestana secoua la tête. Elle avait enlevé son casque pour mieux entendre les bruits nocturnes.

« Rien d'hostile. Par contre, Charon a vu quelque chose, quand il a guetté avant moi. C'est ce qu'il m'a dit.

– Qu'a-t-il vu ? »

Kin' plissa les yeux pour mieux discerner les formes flottantes à l'horizon ; pour une partie, il s'agissait des déformations provoquées par ses yeux encore fatigués. Pour une autre partie, c'était la brume, épaisse comme la traîne d'une mariée silencieuse.

« Une silhouette, à distance moyenne. Qui ne bougeait pas. Il paraît que c'est fréquent.

– Ah… oui, elle vient parfois. Ça fait longtemps.

– Elle est encore là ?

– Je vérifie… »

Il scruta encore un moment les environs, jusqu'à ce qu'il repère une forme humaine à une centaine de pas. Le brouillard la masquait toujours.

« Elle est encore là, finit-il par répondre.

– Je n'ai entendu personne approcher.

– C'est normal, elle ne s'approche jamais. Elle ne fait jamais rien, d'ailleurs. On ne sait pas pourquoi elle vient.

– Quand est-ce qu'elle part ? demanda Trestana, intriguée. »

Après une hésitation, Kin' jeta un regard à Alwyn, endormi le plus près possible du feu, sa guitare dans les bras.

« Elle part quand elle entend de la musique.

– Étrange…

– Sa présence ne me rassure jamais. Je vais réveiller Al'. »

Il amorça un demi-tour pour aller chercher l'aède. La duelliste le retint.

« Laisse… pour une fois qu'il fait sa nuit. Il composait à la belle étoile depuis une semaine.

– Bon. Nous attendrons alors.

– Pourquoi attendre ? On peut essayer par nos propres moyens. »

Kin' détailla la jeune femme, comme s'il cherchait une poche d'où elle aurait pu sortir un piano.

« Tu sais jouer d'un instrument ? Tu en as un sur toi ?

– Bien sûr. »

Trestana tapota ses lèvres de l'index et se mit à siffloter. Le futur-Roi haussa un sourcil. Il connaissait cet air. La mélodie dura un certain temps ; quand il se tourna vers l'endroit où la silhouette se tenait, elle avait disparu.

« C'est bon », informa-t-il sa consœur.

Celle-ci s'arrêta, étouffant un bâillement dans la foulée. Kin' le remarqua.

« Va dormir, je prends mon tour. Merci.

– C'est normal. »

Elle était déjà en chemin pour rejoindre les autres, quand le duelliste se décida à lui poser la question.

« Tu as sifflé Rainbow Eyes ? »

La jeune femme se retourna, perplexe. La clarté de l'aube naissante jetait des reflets rosés sur ses boucles.

« Non, ça ne me dit rien. J'ai juste inventé. »

Kin' n'insista pas. En la regardant rejoindre le campement, il sourit. La Lande avait son propre plan ; elle dessinait d'un fin trait d'or les liens qui uniraient ceux qui la traversaient. Et il semblait au futur-Roi, devant chaque fausse coïncidence, qu'il pouvait toucher du doigt cette immense toile.

Il s'installa contre un petit roc enveloppé de bruyère. L'herbe sèche craqua sous son poids. Il leva la tête par désœuvrement.

Les nuages roulaient à toute vitesse sous une bise persistante. Le spectacle avait quelque chose de grandiose et d'effrayant. Tout d'un coup, un carré de ciel apparut. La rareté de ce phénomène était telle que Kin' s'en réveilla complètement. Il écarquilla les yeux au maximum pour mieux contempler cette lucarne sur l'Olympe ; en son centre, étincelait une étoile unique. Puis les nuages revinrent et ne cédèrent plus de terrain.

Kin' fit le guet jusqu'au lever complet du jour. Maintes fois, l'image de la chanteuse à la robe noire traversa son esprit. Il tenta de se remémorer la musique jouée dans le théâtre, mais n'y parvint pas. Quand le reste du groupe se réveilla, le songe du futur-Roi lui avait échappé.

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