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La Lande

Episode 19

Le gland et son chêne

Charon dut renfoncer son chapeau sur sa tête pour se donner contenance. Comme Alwyn le voyait à deux doigts de craquer, il décida d’enfoncer le clou : il voulait savoir ce qu’il y avait de si drôle.

« Bien sûr, qui ne le connait pas. Un sacré lascar, hm ?

— Et comment ! Au village d’où on vient, il est arrivé comme un pauvre type. Il voulait absolument rejoindre la bande de mon arrière-arrière, parce que mon vieux avait déjà une aura à l’époque, voyez. Tout le monde voulait un peu de la gloire des Figins, mais mon vieux a tout de suite vu que c’était un bon à rien et l’a viré. Eh bien lui, il s’est bien énervé. Il a tiré partout dans le village, hein ! Il en a tué du monde !

— Il paraît qu’il buvait le sang de ses victimes, fit Archie d’un ton désolé. Pas étonnant qu’il ait été instable.

— Un bien grossier personnage, en effet ! commenta Kin’. Votre arrière-arrière avait un grand courage. »

Un sourire flottait sur les lèvres du futur-Roi. Lesley ne le remarqua pas ; au contraire, il bomba le torse.

« Eh oui, on est du gratin. Alors on pourrait s’abstenir d’être sympa, mais on reste nobles : barrez-vous avec la petite dame. »

C’en fut trop. Charon pouffa ; son rire le plia en deux, et il dut se tenir les côtes pour retrouver son souffle. Agacée d’entendre encore « petite dame », Trestana se leva. Les deux compères blêmirent : ils n’avaient pas anticipé sa taille, ni remarqué l’épée à sa ceinture. Ils avaient donc déjà perdu un peu de leur superbe quand le reste du groupe se mit debout. C’était avant que Charon ne prenne la parole. L’hilarité lui tordait encore les lèvres, creusait davantage ses joues émaciées.

« Très noble en effet. Vos motos, elles se conduisent à partir de quel âge ? »

L’affront était tel que malgré leur premier choc, les deux jeunes lâchèrent une exclamation outrée.

« Ces motos sont des machines de guerre ! se défendit Archibald. Nous sommes d’authentiques chevaliers !

— Et moi je suis la fée des fleurs, grogna Charon. Vous vous baladez à travers la Lande comme deux bouffons sur des chars de carnaval et vous vous appelez Quatuor alors que vous êtes deux. Alors pardonnez-nous, mais on va rester au bord de « l’étang ». »

Le vent, léger mais constant, souleva la cape du Passeur. Les adolescents virent alors les holsters et leur contenu. Ils finirent de perdre toute couleur.

« Mais…, osa Archibald. Nous ne voulions pas vous offenser, mon brave…

— Je serais vous, j’arrêterais de l’appeler comme ça, remarqua Alwyn.

— … Monsieur. C’est que cet endroit est tout particulièrement important pour nous aujourd’hui.

— On espère y retrouver quelqu’un, geignit Lesley, qui s’était complètement écrasé.

— Qui donc ? s’enquit poliment Kin’. »

Archibald pinça les lèvres, gêné.

« Figurez-vous qu’on a perdu les deux autres compagnons qui composaient notre troupe. Nous les cherchons depuis des jours, et nous pensions que peut-être ils nous attendraient ici.

— Galmond et Yvan, ça vous dit un truc ? enchaîna Lesley. On a pu tracer leur piste jusqu’à une station-service, et puis plus rien.

— Mêmes motos que vous ? demanda le futur-Roi.

— Ah oui, répliqua aussitôt Archibald. C’est notre code esthétique. Pratique mais élégant. »

Le Passeur leva les yeux au ciel.

« On n’a croisé personne d’aussi pratique et élégant que vous, non. »

Les jointures d’Archibald blanchirent tant il serrait fort son casque.

« Misère… sans eux, c’en est fini du Faramineux Quatuor !

— Vous avez pensé au Féérique Duo ? proposa Trestana avec le plus grand sérieux.

— Ou aux Deux Fantastiques ? soumit Alwyn.

— Les deux glands, c’est très bien, conclut Charon. Allez, on vous a répondu. Rentrez, vos mères vont s’inquiéter. »

Les adolescents échangèrent un regard perdu. Les duellistes et l’aède comprirent que la remarque avait éveillé chez eux une véritable peur : leurs mères allaient s’inquiéter.

« Vos amis reviendront, dit Kin’ avec cette compassion dont il avait le secret. Et rassurez-vous : nous étions de passage. Nous levons le camp d’ici quelques heures. C’est ce que le chef nous a dit.

— Tout à fait, valida l’aède. C’est ce que je leur ai dit. »

Les garçons les jaugèrent encore un instant ; puis ils baissèrent le menton. Leurs vagues excuses se perdirent, étouffées par les visières de leur casque. Ils remontèrent en selle.

Les duellistes et l’aède suivirent du regard les deux motos jusqu’à ce qu’elles s’évaporent dans la brume.

« Tu connaissais vraiment le vieux Lesley Figins ? demanda Kin’.

— Malheureusement, soupira Charon. Je l’ai croisé pendant une escale dans son trou perdu. Il me suivait partout en me suppliant de le prendre avec moi. Il disait que s’il passait une journée de plus dans son village, il crèverait d’ennui.

— Comment ça a fini ? s’enquit Trestana. »

Le Passeur haussa les épaules.

« Je crois que je lui ai mis une droite. Il a atterri dans de la bouse de cheval. Le goût n’a pas dû lui plaire. »

Les duellistes se replongèrent dans leurs pensées ; ils se demandaient s’il y avait une leçon à tirer de cette histoire.

« Tout de même, finit par dire Alwyn. « Faramineux Quatuor », on tient peut-être quelque chose. Il faut que j’y réfléchisse. »

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