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La Lande

Episode 18

Aventuriers

L'air froid de la Lande ravivait la chaleur dans la poitrine de Kin'. Ils étaient de retour au campement, sur les berges du Lac. L'imposante moto dorée s’était rangée près des trois autres. Ils s’étaient installés en tailleur à même les galets, autour du foyer. Trestana et Alwyn tisonnaient le feu. Charon avait retrouvé ses deux grands amours : son sango, et Bermude sur son épaule.

Après un long silence, Charon passa la flasque à Alwyn. Il en prit une gorgée franche, puis la mit dans les mains de Trestana, qui la tendit à Kin’. Le futur-Roi but un peu plus qu'à son habitude. Il avait des images à chasser. Le Lac avait retrouvé une immobilité glaciale – sans doute s'était-il refermé complètement.

« Merlin est parti, fit Trestana. »

Ses compagnons ressentirent son chagrin.

Un croassement solitaire se perdit dans la brume. Taran chantait le deuil d'Avalon à la Lande entière.

Alors qu’ils étaient posés là, épaule contre épaule, leur relative sérénité fut rompue par le bruit vrombissant de plusieurs moteurs. Ils se crispèrent par réflexe, songeant au Commodore. Deux motos percèrent la brume. Au fur et à mesure qu’elles approchaient, l’appréhension des duellistes se mua en perplexité.

Les montures semblaient juste sorties d’usine : leur nez pointu et leurs couleurs criardes provenaient d’une série récente, beaucoup trop pour que Charon ou Trestana en aient entendu parler. Quant à Kin’, qui n’avait aucun motif de comparaison, il s’étonna de ces étranges machines à mille lieues des leurs. Il croyait que toutes les motos sur la Lande avaient cette patine vénérable, ce guidon ample et un son de vieux fauve.

Celles-ci bourdonnaient comme des abeilles en colère, et elles étaient laides.

Les inconnus qui les chevauchaient étaient quatre eux aussi, mais non armés. Leurs tenues, pantalons et blousons de cuir noir, leur donnaient une drôle d’allure. Ils freinèrent à quelques pas du campement et posèrent pied à terre. Charon remarqua leurs bottes : elles brillaient beaucoup trop.

Des touristes.

L’un d’eux, maigre comme un clou, vint à leur rencontre. Il retira son casque – une simple bombe métallique – et dévoila un visage adolescent, à la coiffure faussement négligée. Il avait le sourire confiant de quelqu’un qui s’apprêtait à être admiré.

« Braves étrangers ! salua-t-il. La paix soit dans vos cœurs. Nous ne vous voulons aucun mal, mais cet endroit nous est réservé. Pourriez-vous s’il vous plaît lever le camp ? »

Toujours assise sur les galets, la bande ne réagit pas tout de suite. Il fallut que Trestana s’éclaircisse la gorge pour mettre fin à un silence qui devenait gênant.

« Pardon, vous êtes… ? »

Elle avait posé la question avec la plus grande sincérité : elle ne les voyait pas, elle. Mais l’étrange duo le prit comme une insulte. Derrière le petit maigre, l’autre s’approcha à son tour en retirant son casque d’un rouge pimpant. La visière frotta son nez en trompette. De prime abord, il paraissait mieux charpenté que son comparse, mais ne trompait pas un œil expérimenté. Charon remarqua son petit ventre dû à une vie douce. Un fils à papa, lui aussi… plus teigneux celui-là.

« Comment ça, on est ? Le Faramineux Quatuor, ma petite dame ! Voilà qui on est !

— « Ma petite dame » ? répéta Trestana.

— « Le Faramineux Quatuor » ? fit Charon, hilare.

— C’est bien, vous écoutez, rétorqua le rondelet. Allez, tirez-vous d’ici. »

Son acolyte posa une main apaisante sur son épaule, marmonnant à son oreille.

« Allons, allons, ne soyons pas rudes. Notre rôle est aussi de prendre en pitié les plus faibles. Ces gens viennent peut-être de loin : ils ont l’air éreinté. Regarde, la dame est aveugle et celui-ci a une canne. »

Il décocha aux duellistes un sourire charmant, où perçait une certaine condescendance.

« Mes braves, laissez-nous vous expliquer : je me nomme Archibald Plantier, et ce fougueux jeune homme est Lesley Figins. Nous parcourons ces terres sauvages depuis des années, portés par notre amitié. Nous allons là où le vent nous porte, mais voyez-vous, cet endroit en particulier est notre port d’attache.

— Notre QG, renchérit le dénommé Lesley. On l’a pas choisi au hasard.

— Nous avons effectivement opéré avec stratégie : il ne se passe jamais rien sur cet étang, les berges sont désertées et il n’y a personne à des kilomètres. L’endroit idéal pour nous retrouver en toute discrétion, et planifier nos expéditions futures. Alors nous voudrions que cette quiétude ne soit pas rompue. Monsieur, vous êtes bien le meneur ? Vous devriez nous comprendre. »

Ils regardaient Alwyn. Quand Charon comprit qu’ils le prenaient pour la tête de leur groupe, il sentit un fou rire enfler dans sa gorge. Il lui fallut toute son sang-froid pour ne pas éclater. Alors que l’aède s’apprêtait à dissiper le malentendu, Kin’ le devança.

« Oui, c’est lui le meneur. Vous le voyez à sa guitare. »

Les deux jeunes contemplaient en effet l’instrument légendaire. S’ils essayaient de se montrer supérieurs, une lueur d’émerveillement, purement adolescente, faisait briller leurs yeux.

« C’est vrai qu’elle est chouette, cette guitare, admit Lesley.

— … à la hauteur de ma position, répondit Alwyn. »

La surprise passée, il avait compris le manège de son suzerain. Ces deux gus avaient l’air prompts à raconter leurs aventures. Autant brouiller un peu les pistes, au cas où les oreilles de l’Hémicycle traîneraient.

« Qu’est-ce qu’il a, le brun ? grinça Lesley. Il a un problème ? »

Kin’ et Alwyn jetèrent un œil sur le Passeur. Il comprimait toujours son rire à grand-peine.

« Aucun problème, lança-t-il sur le ton de la conversation. Désolé, je n’ai pas tout de suite fait le lien. Lesley Figins, comme le vieux Lesley Figins ?

— Yap ! Mon arrière-arrière-arrière-grand-père, il y a des légendes sur lui. Charon Meridis, vous connaissez ? Le taré qui est mort en taule. Je sais pas si vous voyez qui c’est ? »

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