la maison d'édition de séries littéraires

La Lande

Episode 17

Vieilles gloires

« Ne pleure pas, Arthur.

— Désolé, murmura-t-il en s'essuyant les joues.

— Tout n'est pas si triste. Tu as encore l'esprit vif, nous nous en sommes sortis grâce à toi aujourd'hui. Ta filleule est formidable, je n’ai jamais vu une force pareille.

— C'est vrai. Mais à une époque… c'était moi. »

Charon reporta le regard sur le bûcher, ne trouvant pas ses mots. Vrai : il fut un temps où Arthur n'était rien de moins qu'Arthur.

« Tu leur as parlé du quatrième ? »

Le Passeur se renfrogna. Il détourna le regard, reniflant avec mépris.

« Nope. Je n'ai pas hâte.

— Tu sais quoi faire ?

— Il n'y a pas moyen d'improviser un serment de vassalité inversé, pour lui aussi ? Si on le coince et qu'on le force... »

Arthur ne put réprimer un semblant de sourire.

« Tu sais bien que non. Un serment vient du cœur.

— Alors je ne sais pas. Ça se décidera sur place. On fêtera les cent ans de notre fiasco. »

La voix du Passeur baissa sensiblement. Mais dans le calme qui régnait sur la place, ses mots sonnèrent clair.

« Il dansera. »

L'obscurité était quasi-totale désormais. Les crépitements de quelques braises jouaient leur partition sans cohérence.

« Il y a au moins une chose qui a marché dans cette histoire, fit Charon. Nous.

— Tu as raison… tout n'est pas si triste. »

Charon inspira à fond, et se passa une main lasse sur le visage.

« J'aimerais arrêter ce feu qui part. Je te jure que j'aimerais.

— Ne t'inquiète pas pour ça. Promets-moi simplement…

— Nous entrerons au Temple de Verre et Kin' sera sacré. Je l'aiderai, j'aiderai Trestana. J'en fais une affaire d'honneur. »

Le silence qui suivit obligea le Passeur à reconsidérer sa réponse.

« Ce n'était pas la promesse que tu désirais ? »

Arthur étouffa une quinte de toux, qui se mua en rire étrange.

« Promets-moi de te raser, gamin. Ou fait quelque chose avec ce que tu as… on dirait _vraiment _que tu sors de prison. Il faut vivre avec son temps… regarde, même moi j'y ai renoncé.

— Je n'ai pas besoin de paraître plus jeune, moi, grogna le Passeur.

— Tout de même, il y a des limites.

— D'accord, princesse. À la prochaine escale, je m'en occuperai.

— Princesse ?

— C'est bien, tes vieilles oreilles réagissent encore. »

Arthur secoua la tête, atterré.

« Si mes dernières forces doivent partir dans une droite, elle atterrira sur ta face.

— Économise tes dernières forces pour respirer, plutôt. Et attends-nous, on revient dès qu'on a la couronne. Trestana devra bien te rendre Durentaille. »

Le couronné regarda longuement le Passeur. La pénombre rendait son expression indéchiffrable, mais une émotion certaine avait pointé dans sa dernière phrase. Jadis, cette émotion n'aurait pas été masquée. Les événements et la prison avaient eu raison de l'ancien Charon.

S'il avait perdu le compagnon de route, Arthur n'avait pas perdu l'ami. Cet ami lui promettait de revenir, sachant parfaitement ce qu'un sacre engendrerait.

« Quand le duelliste pénètre dans le Temple de Verre, il n'en sort plus.

— Kin' ajoutera des lois. Ou modifiera celles qui existent. Je te jure sur le Styx que je reviendrai te voir.

— Rapidement alors, souffla Arthur.

— Tu n'auras même pas le temps de t'ennuyer. Allez, au lit. Tu vas prendre froid. »

Le malade acquiesça laborieusement. Le feu s'était éteint pour de bon et la conversation l'avait éreinté, même s'il refusait farouchement de l'admettre. Il amorça un signe à ses aides qui attendaient toujours, mais ce fut Charon qui se leva. D'une poigne solide, il releva son ami et le porta jusqu'au grand chêne. Il voulut lui dire au revoir, mais Arthur dormait déjà quand on vint le border. Le Passeur retourna donc auprès du foyer.

Après un coup d’œil à sa bande, il s'endormit à même la terre, son chapeau sur le visage.

* * *

« Au Temple du Roi ?

— Oui. »

Le grand de Fortuna remit son chapeau, qu'il avait retiré en s'asseyant à la table ronde. Il fixait l'homme qu'il avait prévu d'enrôler. Évidemment, ce n'était pas n'importe quel homme.

Le couronné passa une main pensive sur sa barbe soigneusement taillée. Puis il se redressa sur son siège, Durentaille tintant à sa ceinture. Au côté de Charon, le vassal Félix sursauta. Mais le duelliste ne bougea pas.

« Si j'ai bien compris, tu veux te faire sacrer ? Toi ? »

Charon se contenta de répondre, indifférent aux murmures des guerriers émérites qui mangeaient avec eux.

« Parfaitement. Je connais le chemin, je l'ai parcouru plusieurs fois lors de missions pour ma cité. Maintenant, il s'agit de pénétrer dans le Temple. Et nous devons être quatre.

— Je sais que nous devons être quatre. On m'avait dit que le Passeur n'avait pas froid aux yeux, mais à ce point… »

Sur ce, Charon vida sa coupe d'or et la reposa sur la table, à l'envers. Le choc du métal contre le bois rétablit le silence dans l'assemblée.

« Plus de Passeur. Je suis le futur-Roi. »

Arthur échangea un regard avec ses compagnons d’armes ; ils acquiescèrent. Un sourire éclaira les traits du couronné. Il tendit la main, retourna la coupe et la remplit de nouveau.

« Je te crois. Et je te suis, gamin. Devenons amis ? »

Le grand de Fortuna rit – c'était l'époque où il riait encore souvent. Et l'amitié qu'Arthur offrait était d'une pureté lumineuse : on ne pouvait que comprendre pourquoi ses chevaliers lui étaient si fidèles. Pourquoi à son jeune âge, il avait réussi à emporter la confiance de tout Avalon.

« J'en serais ravi, Arthur. Soyons amis et restons-le.

— Au futur-Roi, chevaliers de la Table Ronde ! La Faë est avec nous ! »

Les guerriers levèrent leur coupe à l'unisson, qui plaisantant, qui félicitant les duellistes pour le commencement de leur grande aventure. Leurs rires montèrent vers les arches du palais d’Avalon.

* * *

Ils partirent discrètement à l'aube, pour ne pas avoir à subir une nouvelle séparation. Trestana poussa sa moto sur le chemin du retour, les poings crispés sur le guidon ; et ses nouveaux compagnons remarquèrent les efforts qu’elle faisait pour ne surtout pas faire demi-tour.

La brume matinale accrocha des perles sur les arbres morts. Sur le grand chêne dans lequel dormait Arthur, entre deux branches nues et noires, se dressait une jeune pousse verte.

Être averti des dernières sorties, directement par emaill
Recevoir la Newsletter