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La Lande

Episode 16

Ce sera Avalon

Un bûcher faisait disparaître les hommes tombés au combat. Parmi eux, brûlait Caem. On avait enterré les soldats et les lions dans une fosse en forêt.

Assis autour du feu, les survivants échangeaient à voix basse sur les événements. Aucun d'entre eux n'était encore assez en forme pour hausser le ton. Les femmes berçaient les jeunes enfants en silence. De nombreux chuchotements concernaient Arthur, installé devant le bûcher.

Il avait insisté pour venir rendre hommage aux défunts, sans penser à la faiblesse de ses jambes. Il avait fallu le porter. On l'avait emmailloté dans une dizaine de couvertures pour éviter qu'un courant d'air ne l'emporte définitivement. Malgré cela, les regards qui lui étaient jetés témoignaient de la plus grande dévotion. Le collier de cuir à son cou était visible. Même dans son état, le couronné avait trouvé le moyen de protéger ses gens.

Les duellistes étaient rentrés à la cité alors que l’on dressait encore les tas de bois. Ils avaient ignoré les témoignages d’admiration, et avaient tenu à participer aux derniers rites. Trestana était maintenant assise en tailleur, Durentaille près d’elle. Serti dans la garde, un disque de verre soufflé reflétait les flammes.

Kin' et Charon avaient pris place à la droite de la jeune femme. Ils étaient désormais trois, et se contentaient d’une conversation paisible. Un peu en retrait, Alwyn les observait, ses doigts désœuvrés pinçant pensivement les cordes de sa guitare.

Il croyait revivre la scène du réfectoire de Trinova, quand Charon et Kin' s'étaient tout juste rencontrés. La même sensation d'exclusivité revint, ce lien transcendant qui liait les frères de rang. Et à nouveau, l'aède se sentait à l'écart.

Il se répétait souvent qu'il fallait s'y habituer. Après tout, il n'était qu'un accompagnateur, un vassal sans fief. Quand les quatre passeraient les portes du Temple de Verre, lui, resterait sur le perron. Il espérait juste qu'entre-temps, il aurait retrouvé sa belle – la fille aux yeux arc-en-ciel.

Pourtant en songeant à elle, il contemplait Trestana.

« Et si Al' chantait quelque chose ? »

Le musicien redressa la tête. Kin' avait pris la parole et le regardait d'un air entendu, comme s'il avait capté sa mélancolie. Alwyn se reprit, avec une reconnaissance manifeste.

« C'est la coutume d'accompagner les guerriers, oui. Une demande particulière ?

— Laissons Arthur choisir, répondit Charon. »

Le couronné hocha la tête, presque imperceptiblement. Toute l'assistance se tut. Voilà des siècles qu'un aède n'avait pas foulé le sol d'Avalon. Restait une légende profondément enracinée dans les cœurs des locaux : la musique maintenait les cités en vie, guérissait les plaies de ses habitants. Tant qu'un aède chantait pour un pays, ce pays se relèverait de chaque chute.

« Ce sera Avalon, finit par murmurer Arthur. »

Il n'y eut pas un murmure, pas un commentaire. On s'attendait à ce que le couronné demande l'hymne de son royaume – restait à voir comment le musicien l'interpréterait. Alwyn s'éclaircit la gorge, et après un signe de tête respectueux, saisit sa guitare avec plus d'assurance. Il pouvait sentir cette magie qui lui démangeait les doigts depuis son arrivée ; les lieux offraient des pouvoirs insoupçonnés aux artistes. Il ne décevrait pas les terres de Faërie.

Quand tomberont les légendaires

Que leurs cendres noirciront l'air

Ils rejoindront au-delà des aubes pâles

Le mythique bastion de cristal

Les vallées où ruissellent les magies

Les forêts d'opale où toute âme gît

Sois sûr qu'elles t'accueilleront

Ce sera Avalon

Au sanctuaire, nul n'est vieux

Les années ne prennent pas les preux

Et quand nos amis s'en iront

Ce sera Avalon

Les derniers accords s'évanouirent, emportés par la fumée du bûcher. Les auditeurs levèrent les yeux, comme pour accompagner l'écho des paroles. Les murmures reprirent, timides. Puis les amis, les veuves et les orphelins rentrèrent chez eux petit à petit. Les duellistes et l'aède palabrèrent encore. Enfin Trestana s'éclipsa – elle voulait se préparer pour leur départ. Kin' s'assoupit devant le feu. Alwyn cala sa tête contre l'épaule de son ami, et s'endormit à son tour.

Charon regarda les flammes mourir.

« Vous partez au matin ? murmura Arthur.

— Oui.

— Nous pensions fêter la victoire.

— Quelle victoire ? Ça a été un massacre. Viviane est morte. Merlin a disparu. On a raté le Commodore. Et je ne veux pas du toast d'un mourant. Ça nous portera la poisse. »

Sans doute Charon regretta-t-il aussitôt sa maladresse, mais il n'en dit rien. Arthur esquissa un pauvre sourire. Les paroles de son ancien frère d'armes le blessaient, sans aucun doute. Mais pas autant qu'elles l'auraient fait quelques décennies auparavant.

« Je comprends. Tu as encore une jeunesse à préserver…

— C'est mon dernier trajet. J'aimerais simplement qu'il se passe bien. Le moins de malheur possible.

— Je comprends.

— Tu comprends tout, couronné d'Avalon. Tu as toujours tout compris, et regarde où tu en es maintenant.

— … de quoi ai-je manqué ? »

Le Passeur eut un rire, fait rare. Encore plus exceptionnel, il mit une tape dans le dos du malade, dont les joues retrouvèrent un peu de couleurs.

« Tu parles comme un vieillard, Arthur. On dirait presque Kin'.

— Ça a l'air d'être quelqu'un de bien.

— C'est le plus faible de nous trois et c'est lui qu'on suit. Tu veux bien le croire, ça ?

— Sacrée loi fondamentale, hm ?

— On verra si elle ne s'est pas trompée sur ce coup. »

Les cendres commençaient à prendre le pas sur le feu. Bientôt, la nuit tomberait complètement et les obligerait à se séparer. Non loin, des habitants attendaient de pouvoir aider leur souverain à se relever ; mais lui n'en avait aucune envie. Quand les duellistes repartiraient, ils le laisseraient avec sa faiblesse et des terres sourdes qu'il ne pourrait plus protéger. Arthur sans Durentaille était voué à disparaître.

Il voulait étirer le temps, remporter ce duel. Tout partait trop vite. Les années, les voyages, les amis, tout s'évanouissait petit à petit. Les couronnes et les fiefs n'étaient qu'un prétexte… mais le temps ne comprenait pas.

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