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La Lande

Episode 15

Ce qu’il y avait dans la rivière

Le géant de cristal atterrit dans la flaque noire, soulevant autour de lui une couronne poisseuse. Trestana se prit l’onde de face et chancela. Alwyn voulut lui porter secours. Une nouvelle déferlante mit un terme brutal à sa tentative ridicule. Frappé à l'abdomen, il vola sur deux mètres et atterrit durement, la face dans le liquide. Sa puanteur lui souleva le cœur. Il vomit une nouvelle fois.

Trestana retrouva l’équilibre. Elle ne lâcha pas ses compagnons, et garda la tête levée. Il n’y avait aucune peur dans sa voix lorsqu’elle reprit ; mais une grande douceur.

« Quand je suis tombée dans la rivière, tu te souviens ? J’avais… cinq ans, peut-être. Arthur m’a récupérée et m’a amenée te voir. J’avais une coupure sur le front, tu l’as soignée. Je t’ai raconté ce que j’avais vu au fond de l’eau. »

Un calme irréel tomba sur le hall. Alwyn, à genoux, n’osa pas se relever. La voix baissa ; Alwyn reconnut enfin un peu de l’Enchanteur.

« Tu t’en souviens ?

— Bien sûr. C’est la dernière chose que j’ai vue. Et tu as dit que c’était important. Maintenant je sais que ça l’est. »

Sous le regard stupéfait de l’aède, la forme au-dessus d’eux se résorba ; ses contours se précisèrent, se teintèrent de bleu. Son silence dura une éternité. Alwyn retint son souffle. La fièvre lui faisait voir double. S’ils ne sortaient pas de cet endroit très vite, il allait s’évanouir.

La silhouette répondit enfin – en peu de mots, mais des mots que tout enfant connaissait. Son timbre avait une inflexion bouleversante : la tendresse d’un père fatigué.

« Tu as grandi tellement vite. Bien mieux que nous tous. Notre grande Dame d’Avalon. »

Trestana sourit doucement. Son fardeau devenait un supplice ; elle n’en montrait rien.

« Elle serait triste de te voir comme ça, souffla-t-elle.

— Oh… elle me passerait un savon. »

La silhouette s’illumina soudain d'une aura aveuglante. Alwyn dut fermer les yeux. Quelque part dans un entre-deux, il entendit le vieux gramophone égrener un standard d’Etta James. Il ne se rendit pas compte qu’il perdait connaissance.

* * *

Quand Kin’ rouvrit les yeux, une brise insistante lui caressait le front. Il se redressa sur les coudes ; le dallage lisse avait fait place à des pavés irréguliers. Il lui fallut trois bonnes secondes pour réaliser qu’ils n’étaient plus au palais. Il reconnut la petite place, et la fontaine au corbeau asséchée. Les réverbères éclatés n’étaient d’aucune utilité dans la nuit tombante.

À deux mètres de lui, Charon reprenait ses esprits. Il avait le teint verdâtre et tremblait encore. Kin’ songea qu’un verre de Sango l’aurait requinqué.

« Arthur ? …, articula le passeur.

— Sa filleule, répondit Trestana. »

Elle tendit la main à Charon pour l’aider à se relever. Il accepta de bonne grâce, essuyant la sueur de son front d’un revers de manche. Une lueur d’incrédulité passa dans son regard charbonneux quand il se remit sur pieds : Trestana le dépassait en taille, de loin.

« Par tous les temples, lâcha-t-il.

— Un problème ?

— Aucun, intervint Kin’. Et merci. Nous te devons la vie. Quelque chose me dit que ce ne sera pas la dernière fois. »

Le futur-Roi s’appuya sur sa canne pour se relever complètement à son tour. Il chercha aussitôt son vassal. Son soulagement en le voyant fut immense.

« Je te demande pardon, Alwyn, souffla-t-il. Je t’ai laissé en arrière. »

L’intéressé esquissa un de ses grands sourires habituels.

« Oh, ça va. Tu m’as laissé avec quelqu’un de bien. »

Ils se retournèrent vers l’épéiste. Tous commençaient juste à percevoir son épuisement. Couchée sur le côté, la moto à tête d’ours leur avait servi de brancard.

« Vous avez manqué un grand moment, poursuivit Alwyn. Tres' nous a tous ramenés. En pagaille sur sa moto, comme des fagots ! »

Kin’ eut un sourire bref. Trestana le faisait se sentir petit. Et c’était bon signe : elle était à la hauteur. Il la gratifia d’un lent signe de tête, oubliant qu’elle ne le verrait pas. Cela n’était pas utile de toute manière. Un profond respect perçait dans sa voix.

« Nous ne nous sommes pas présentés. Kin’, duelliste du Temple de Verre, futur-Roi. »

Charon remit son chapeau. C’était un miracle s’il l’avait encore.

« Charon, duelliste du Temple de Fortuna.

— Oh, Arthur m’a parlé de toi, dit-elle non sans un sourire. Trestana, duelliste du Temple d’Avalon. Je vous crois et je vous suis. »

Un sourire, encore pâle mais vrai, éclaira le visage de Kin’. Trestana le sentit dans sa voix.

« J’en suis honoré, Trestana. La Faë est avec nous.

— Elle me donnera peut-être une nouvelle chemise, ironisa l’épéiste en rejoignant sa moto.

— Kin' connaît le problème, glissa Charon. Raconte-lui, gamin. »

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