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La Lande

Episode 14

Un sur chaque épaule

« Qu’est-ce qui s’est passé ? marmonna Alwyn.

— Qu’est-ce qui se passe, corrigea Trestana. »

Elle leva la tête. Alwyn comprit qu’elle avait saisi une anomalie. Elle voyait, mais elle voyait l’invisible.

« Ça sent mauvais.

— La fumée ? supposa-t-il.

— Non. C’est pire. C’est autre chose. »

Trestana se décida alors. Elle porta une main à sa hanche – elle avait récupéré une ceinture sur le champ de bataille, et y avait attaché son épée. Durentaille sortit dans un glissement feutré, aussi noble que son fourreau était simple. Alwyn ne parvenait pas à s’y habituer : la lame était d’une taille formidable, et la jeune femme dégainait d’une main.

« Alwyn, c’est ça ? fit-elle.

— Tu peux m’appeler Al’.

— Je vais avoir besoin de toi.

— Tout ce que tu veux. »

Il regretta ses mots quand Trestana lui tendit l’épée.

« … je ne peux pas porter ça, bredouilla-t-il. Je veux dire, physiquement.

— Regarde la lame.

— Quoi ?

— Comme un miroir. Et dis-moi ce que tu vois. »

Alwyn fronça les sourcils mais obtempéra. Il se pencha vers la lame et l’examina un moment. Plus les secondes passaient, plus il se sentait ridicule.

« Alors ? demanda Trestana.

— Rien.

— Rien du tout ?

— En fait … la lame est noire. C’est normal ?

— Noire ?

— Entièrement. Mais je ne sais pas, c’est peut-être le reflet du… hé ! »

Trestana venait de faire virevolter Durentaille. Elle en frappa le dallage de toutes ses forces. Une brèche fit craquer le marbre et courut jusqu’au bas du grand escalier. L’arme légendaire émit un son – un tintement long, d’une clarté surréaliste. Le carillon d’une porte qui s’ouvrait.

Alwyn la sentit enfin : de cette faille, s’échappait une puanteur insoutenable. Il y avait eu un incendie, il y avait des cadavres, et il y avait pire. Une odeur qui plombait chacun de leur pas, leur comprimait la cage thoracique. Ils étouffaient.

« Magie noire, articula Trestana. Merlin et Viviane, on leur a fait quelque chose. »

Alwyn ouvrit la bouche pour réagir. À sa propre surprise, il vomit sur le dallage. Un son parasite lui sciait les tympans.

L’épéiste se redressa de toute sa hauteur. Son timbre franc résonna sous les arches en ogives.

« Qui que vous soyez, ouvrez ! Durentaille est avec moi. »

Un nouveau fracas se fit entendre en haut de l’escalier. L’air se déchira comme un décor de théâtre bon marché. Une vague noire en jaillit et déferla sur les marches ; sidéré, Alwyn reconnut les deux hommes accrochés à la rampe. La panique accentua sa nausée.

« Ils sont là, croassa-t-il. Et il y a un truc qui suinte, une espèce de mazout… Tres’, recule ! »

Il avait raccourci son prénom dans l’urgence ; mais Trestana ne recula pas. Toute peur semblait lui être étrangère.

« Reste en arrière, Al’. Je les ramène.

— Quoi ? fit l’aède, les yeux écarquillés. Mais ils sont deux, comment tu vas… »

L’épéiste ne l’avait pas entendu : elle était déjà au milieu du hall. La masse noire lui arrivait à la taille, s’épaississait. Elle ne broncha pas, et retourna son épée pointe vers le bas, la brandissant devant elle comme la proue d’un brise-glaces. Durentaille lui ouvrit le passage.

Trestana n’eut pas à monter l’escalier. Le passeur tomba et roula sur les marches ; le futur-Roi le suivit dans sa chute en tentant de le retenir. La jeune femme les entendit. Elle rengaina et écarta les bras, attrapant Kin’ par le jabot d’une main, Charon par la ceinture de l’autre. D’un geste sûr, elle les chargea sur ses épaules et fit demi-tour. Trestana n’avait plus Durentaille pour l’aider, mais ne bronchait pas. Elle avançait lentement, sûrement, malgré le poids de deux armes légendaires et de leurs propriétaires. Elle dominait le chaos noir : les vagues se brisaient sur son torse comme sur une falaise. Sa chevelure et son casque d’or rayonnaient à la lumière des lustres vacillants.

Alwyn eut du mal à croire ce que ses yeux voyaient. La sortie de Charon de sa cellule de Trinova l’avait impressionné ; mais cette scène-! Il pourrait la raconter de mille façons différentes, on l’accuserait toujours d’exagérer.

« C’est donc ça, une légende », songea-t-il. Et immédiatement ensuite : « Quelle chanson ça va être ! »

Il sortit de son émerveillement lorsqu’un nouveau craquement ébranla le plafond. Le lustre principal du hall trembla. Une silhouette humaine se forma entre les gouttes de cristal qui noircissaient.

Trestana fronça le nez et releva la tête.

« Merlin ? lança-t-elle. »

Pas de réponse. Trestana fit un pas de plus. Les cristaux tintèrent furieusement, signe de mauvais augure ; mais la duelliste ne se démonta pas.

« Où est Viviane ? demanda-t-elle. »

La silhouette remua. Sa réponse vint alors – une voix de vieillard, étrangement nette au milieu du vacarme ambiant.

« Emmenée.

— Emmenée ? reprit Trestana. Elle est… ? »

Nouveau silence. L’épéiste parut comprendre. Pour la première fois depuis son entrée dans le palais, elle perdit de sa vaillance. Un tremblement agita ses lèvres.

« Je suis désolée, murmura-t-elle. Et je suis sûre qu’ils le sont aussi.

— C’est de sa faute. D’abord Arthur, puis Avalon, Viviane… c’est la faute du passeur.

— Le passeur ? Tu ne veux pas lui faire de mal ! rétorqua Trestana. Tu as eu de la peine quand il est parti en prison.

— Lâche-les et écarte-toi, tonna l’Enchanteur. »

La duelliste serra les dents. Elle se redressa de toute sa hauteur – ce qui n’était pas rien. Charon et Kin’ avaient l’air léger sur ses épaules.

« Non, Merlin. Je pars avec eux. Nous devons aller au Temple de Verre. Je l’ai promis à Arthur. Je te le promets, je le promets à Viviane. »

La forme noire enfla. Son rugissement écorcha l'air saturé, et ébranla jusqu'aux fondations de la demeure.

« Ce n’est plus important ! Elle n’est plus là ! »

La chaîne qui portait le lustre céda.

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