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La Lande

Episode 13

Sang d’hydre

Ils débouchèrent, hagards, à l’endroit où ils avaient vu la fée pour la dernière fois. Le cri s’était arrêté et il faisait presque noir. Kin’ se demanda combien de temps ils étaient restés en cage. Durant une ou deux minutes, son arme devint une canne blanche : il s’en servit pour tâter le terrain devant lui. Il repéra ainsi la première marche du double-escalier, posa une main sur la rambarde et la retira aussitôt. Un frisson de dégoût l’avait traversé.

Quelque chose gouttait des balustrades, luisait au sol. C’était visqueux, comme craché par une créature innommable.

« Ne bouge pas, gamin. Il y en a partout. »

En s’habituant à la pénombre, Kin’ distingua enfin des formes en contre-bas. Il y avait une petite masse recroquevillée au milieu du hall. Une épaisse couche de mélasse noire la recouvrait complètement. Indifférents au chaos autour d’eux, les blouses blanches s’affairaient. Ils avaient sorti un objet du coffre de la machine : cela ressemblait à un torque de plomb. Ils le transmirent délicatement à leur chef.

Kin’ sentit son estomac se tordre. Charon le retint de justesse, mais il n’eut pas le temps de saisir Merlin. Le magicien survola littéralement l’escalier. Il fondait droit vers le petit homme en noir, mais celui-ci fut plus rapide. Il s’accroupit près du corps inerte, et lui verrouilla le collier autour du cou. Le plomb émit un bruit sinistre.

Un flash silencieux aveugla les duellistes. Kin’ aperçut, sous la lumière brève et blafarde, les laborantins qui s’écroulaient. L’instant d’après, la pénombre engloutit le hall.

Une odeur métallique stagnait dans l’air. Le scientifique avait disparu avec ce qui restait de Viviane. Ses fidèles gisaient dans les flaques sombres ; il n’en restait qu’un magma de chairs. Ils avaient servi de carburant.

« Téléport, chuchota Charon. Bon sang, combien de vies ce collier a demandé…

— Où est Merlin ? l’interrompit Kin’. »

Pour un atroce instant, ils se demandèrent si l’Enchanteur n’avait pas lui aussi été désintégré. Puis ils virent une forme remuer, vacillante, en bas de l’escalier. Charon rengaina, mais sa raideur le trahissait : il restait aux aguets. Lorsqu’il héla l’Enchanteur, Kin’ comprit la raison de son inquiétude.

« Merlin, remonte. Tu as du sang d’hydre jusqu’aux chevilles. Tu ne peux pas rester là. »

Après un silence interminable, ils entendirent une voix gutturale, qui semblait hésiter entre le gémissement et le grondement. Ils ne reconnurent pas la voix du magicien.

« Ils l’ont emmenée.

— Sa cage s’est défaite, marmonna Charon. Elle est morte, Merlin.

— Ils n’ont pas laissé le corps. »

Kin’ serra le poing sur le pommeau de sa canne. Un chagrin diffus lui comprimait la poitrine, et l’écho des cris déchirants de la fée peuplait encore son esprit ; il ne pouvait qu’imaginer l’état du magicien. Et ce que cette substance maudite pouvait entraîner.

« Je suis désolé, Merlin. Mais elle l’a fait pour toi. Remonte, s’il te plaît. Il faut te nettoyer. Tu… »

Kin’ se retourna vers le passeur en ne l’entendant pas continuer. Il le vit plié en deux, vomissant tripes et boyaux. Ses bras tremblaient ; les haut-le-cœur rendaient sa respiration laborieuse.

« Qu’est-ce qui t’arrive, Charon ? chuchota Kin’.

— N’approche pas, haleta le passeur. Ça va aller.

— Tu as l’air brûlant. »

Il l’était. Kin’ n’eut qu’à effleurer son épaule pour s’en assurer. Il se retourna vers le hall.

Merlin se tenait près des ruines de la machine. Du sang noir dégoulinait encore du bec de cuivre, lui atterrissait sur l’épaule. Malgré l’obscurité, Kin’ comprit qu’il les fixait. La chaleur habituellement présente dans sa poitrine se résorba : il avait froid. La peur le glaçait.

« Merlin, laisse-le. Ce n’est pas de sa faute. Tu sais bien que ce n’est pas de sa faute. Je descends, d’accord ? J’arrive.

— Je t’interdis de bouger, gamin, grogna Charon. »

Le passeur glissa le long de la balustrade. Il se retrouva à genoux, écrasé par un poids invisible ; Kin’ ressentait ce poids, lui aussi, et cela lui demandait un effort de tous les instants pour ne pas laisser ses jambes flancher. La canne le soutenait.

« Qu’est-ce qui se passe ? murmura-t-il.

— Magie noire, éructa le passeur. C’est en train de gonfler. Il devient fou.

— Il va nous achever. On doit s’en aller.

— On ne peut pas. On est toujours dans l’autre plan.

— Alors que fait-on ? »

Charon ne répondit pas. Il n’en avait pas la force. Kin’ baissa le regard sur le pommeau de sa canne, qui scintillait toujours paisiblement. Il fallait réfléchir. Même si l’air lui-même semblait prêt à lui broyer le crâne. Réfléchir…

* * *

Le ciel adamantin s'était assombri. Un rugissement fit vibrer le rideau de lierre au fond des jardins. Une moto unique, monstre d’or, traversa les allées à tombeau ouvert. Son pare-chocs rutilant figurait un ours. Trestana conduisait avec assurance ; accroché à sa taille, Alwyn essayait de ne pas trop songer au fait qu’il mettait sa vie entre les mains d’une aveugle.

« Comment est-ce que tu y arrives ? brailla-t-il pour couvrir le bruit du moteur.

— À quoi ?

— À conduire !

— C’est la moto d’Arthur. Elle conduit. »

C’était apparemment une explication suffisante, et Alwyn n’insista pas. Sa vieille Berthe, laissée sur les rives du Lac, lui manquait.

Ils dérapèrent devant les portes arrière, calant tout près d’un jeune chêne.

« Ça sent la fumée, remarqua Trestana.

— Ah bon ? fit l’aède, perplexe. »

Il tendit le cou en descendant de moto, mais ne vit rien de suspect. Trestana descendit à son tour et entra sans hésitation, ouvrant d’une poussée les lourds battants. Ils entamèrent leur visite des lieux. Alwyn appela ses amis, sans succès. Les pièces se succédèrent, désertes pour la plupart. Arrivés au hall principal, la duelliste et l’aède s’arrêtèrent net ; comme si quelqu’un avait tendu une corde invisible devant le grand escalier. Ils partagèrent un silence entendu.

Les lieux étaient trop calmes.

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