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La Lande

Episode 12

Toile de fée

Ils descendirent un long couloir aux murs couverts de tapisseries. Des cadavres de soldats et de lions jonchaient le dallage. Sur leur droite, Charon crut reconnaître le double escalier du hall. Il entrevit aussi ce qui se jouait en bas des marches. Le groupe de blouses blanches était entré. Charon aperçut ce qu’ils tractaient : une machine munie d’un réservoir et d’un long bec. Un petit homme en noir, juché dans une cabine au-dessus de la citerne, s’affairait derrière des manettes.

Face à eux, la silhouette menue de Viviane ondoyait. Des étincelles rougeoyantes crépitaient entre ses doigts. Merlin retint un juron.

« J’en étais sûr. Viviane ! On avait dit qu’on arrêtait la magie noire ! »

La fée ne se retourna pas, mais ses longues oreilles eurent un tremblement. Le bec de la machine s’orienta sous le contrôle du scientifique, droit vers elle. Viviane répondit alors dans un calme complet.

« C’est du sang d’hydre, mon Merlin. Je ne peux pas vous faire prendre de risques. Je suis désolée.

— N’y pense même pas, Viviane, gronda l’Enchanteur. N’y pense même… »

Il y eut un bruit sourd, comme un gramophone qu’on étouffait. Les duellistes fermèrent les yeux par réflexe : leur organisme avait senti quelque chose les atteindre. Lorsqu’ils purent à nouveau scruter les environs, impossible d’apercevoir le bas de l’escalier. Un flou laiteux les enveloppait. Ils ne posèrent pas de question à Merlin : celui-ci fixait un point dans le vide, sidéré.

« Par la Faë…, murmura-t-il.

— Qu’est-ce qu’il y a ? s’enquit le futur-Roi. »

Merlin fit trois grands pas en avant ; il ne put pas en faire un de plus. Un champ de force le rejeta en arrière. Il y eut un bruit de carillon. Le temps du choc, l’enchantement de la fée se révéla – une cage d’une finesse aérienne, comme une toile d’araignée perlée de rosée – avant de redevenir invisible. Les duellistes flanchèrent ; ils ne purent retenir un sursaut quand Merlin rugit.

« Pas encore ! »

Charon ne mit pas longtemps à se reprendre. Il porta les mains à ses holsters ; Merlin l’en dissuada d’un regard.

« Le plomb ne peut rien contre ça, siffla-t-il entre ses dents. La magie non plus.

— Qu’est-ce qu’il faut alors ? demanda Kin’.

— La bénédiction de la fée. Ou sa mort. »

Prononcer ces mots coûta un effort énorme à l’Enchanteur. Il s’était affaissé à vue d’œil.

« Elle m’avait promis qu’elle ne referait plus ce coup-là. La dernière fois, j’y suis resté des années. Je ne sais même plus pourquoi on s’était disputés.

— C’est différent aujourd’hui, tempéra Kin’ en observant les alentours. Elle nous a mis à l’abri.

— C’est une idée absurde. Ils ont du sang d’hydre, bordel. »

La voix de Merlin avait baissé d’un ton. Il y avait dans ce « sang d’hydre » l’empreinte d’un tabou mortel. Kin’ imaginait difficilement ce qui pouvait effrayer un magicien de cette trempe. Charon se frotta le visage.

« Ce n’est pas une idée absurde, reprit-il. Cette saloperie t’aurait tué aussi. Et je ne sais pas ce que ça fait aux humains, mais je ne veux pas le savoir.

— Vous n’êtes pas humains non plus, grinça Merlin. »

Il tournait en rond dans la cage, ne trouvait apparemment pas de solution, et ses poings se serraient de plus en plus. Résolument silencieux Kin’ s’était approché de la paroi et tendait l’oreille.

Il crut reconnaître des voix, mais rien de précis.

« Qu’est-ce qu’on fait alors ? On ne peut pas attendre ici. Elle va être dépassée.

— Rien, Charon. Nous sommes impuissants. Enfin, depuis le temps, tu dois connaître.

— Pardon ? »

L’atmosphère se tendit soudainement. Kin’ resta en retrait, essayant de capter les sons du dehors, mais il vit l’Enchanteur et le Passeur se raidir. Il espéra que Merlin n’insisterait pas. Mais l’angoisse avait dévoré sa sagesse.

« Tu m’as entendu. C’est ton talent. Soulever la poussière, mettre le feu puis pleurer en regardant le massacre. Regarde ce que tu as fait de cette région, ce que tu lui fais maintenant. »

Charon resta immobile. Un rien le distinguait d’une statue, et Kin’ pâlit en le remarquant : ses mains s’approchaient par réflexe de ses holsters.

« Arthur a choisi de me suivre. Tu lui as donné Durentaille et tu t’en es lavé les mains. Parce que tu étais déjà devenu un vieux con à l’époque.

— Et tu continues à tout mettre sur le dos des autres ! Tu as choisi d’ignorer les lois fondamentales. Tu _as choisi d’aller te faire sacrer au Temple de Verre, alors qu’il ne t’appelait pas. _Tu as provoqué l’Hémicycle, tu _as cru tout pouvoir régler avec ton plomb ! Et aujourd’hui, quoi que tu en dises, _tu leur as tracé une piste. Je t’ai prévenu : s’il arrive quelque chose à Viviane, ce sera de ta faute. Parce que tu étais déjà le chien hargneux que tu es aujourd’hui, et la prison ne t’a pas calmé. »

Le Passeur dégaina. Kin’ voulut s’interposer, mais un son strident lui transperça le crâne. Il perdit l’équilibre, se rattrapa sur sa canne. Ses compagnons d’infortune oublièrent instantanément leur dispute : le son se réverbéra dans la cage, devint insupportable. Et ils le reconnurent tous les trois. C’était un cri.

Vivane hurlait de douleur.

Kin’ voulut s’appuyer contre la paroi ; son bras passa au travers. La toile féérique tombait en lambeaux.

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