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La Lande

Episode 11

Feu de brume

Le rideau de lierre se déchirait. En haut des remparts, Charon luttait pour garder les poings posés sur les fins créneaux de pierre. On lui avait interdit de dégainer.

« Tu veux qu’ils entrent ? » marmonna-t-il.

Merlin se tenait à sa droite, parfaitement immobile. Les reflets opalescents du lac faisaient scintiller ses nombreux bijoux, jouaient sur ses traits pâles.

« Pour te dire la vérité, j’aurais voulu qu’ils ne viennent pas. »

Le passeur se renfrogna. Que pouvait-il répondre à cela ? Le malheur frappait Avalon depuis des années ; leur arrivée lui avait donné le coup de grâce.

« Peut-être que si tu étais intervenu plus tôt…

— N’essaie même pas, Charon. Je me suis retiré de tout ça. Et surtout, j’en ai sorti Viviane. Tu n’as pas la moindre idée de la galère qu’on a traversée, juste pour avoir un semblant de tranquillité. Tu débarques comme une fleur, et c’est la guerre.

— Je suis désolé.

— S’il arrive quelque chose à Viviane, tu pourras l’être. Ça fait des décennies qu’elle est sevrée. Si elle retombe dans la magie noire, duelliste ou pas, tu es un homme mort. »

Les jardins se couvraient de rouge. Merlin suivit du regard l’apparition des lions. Le commodore chevauchait à leur tête. Très vite, la porte du château s’ébranla ; l’escadron s’engouffra dans la bâtisse comme une lame dans une plaie. Charon n’y tint plus.

« Je descends, prévint-il.

— Tu vas gêner. »

Le passeur voulut malgré tout sortir ses pistolets. Un flash bleu l’aveugla. Il se sentit tomber, sans que son dos ne rencontre d’obstacles : il traversait la pierre.

Il atterrit enfin sur une surface épaisse, brodée. Il eut le réflexe de rouler sur le côté : le tapis prenait feu. En se relevant, il parvint à se frayer un chemin dans un chaos sans nom. Une brume bleuâtre flottait sur les lieux ; des hurlements distants rompaient parfois le silence de plomb. Le passeur trouva la porte et rejoignit un couloir étroit. Il ne reconnaissait plus les lieux. Les hautes arches sculptées de fleurs s’étaient écrasées, le dallage n’était plus régulier. Il trébucha plus d’une fois. Un nouveau son lui fit tendre l’oreille. Il crut déceler la voix vibrante d’Etta James, grippée par un vieux gramophone. D’autres bribes de paroles s’élevaient çà et là – du passé, du présent.

« Ramène-le-moi. Tu peux éliminer les autres. »

« Un savant fou dans la forêt ? Tu crois à ces histoires ? »

« Espèce de sale… »

« On reviendra tous les quatre. »

Un mugissement déchirant lui fit relever la tête. Une silhouette tournait en convulsant devant lui, transformée en torche. Charon porta les mains à ses pistolets et visa brièvement. Le soldat s’écroula, son enfer arrêté net.

« Charon ? »

Son propre prénom lui parut étranger. Il scruta les environs, déployant des trésors de prudence à chaque pas.

« Kin’ ? répondit-il.

— Je suis là, confirma le futur-Roi.

— « Là », ça ne veut rien dire. »

La silhouette filiforme de Kin’ se dessina dans la brume. Charon ne relâcha pas sa vigilance : il avait toujours l’impression qu’il lui en fallait pour deux.

« Tu te portes bien ?

— Parfaitement bien. Merci de m’avoir soutenu.

— Je t’ai traîné.

— Merci quand même. Où sont Merlin et Viviane ?

— Je n’en sais rien. »

Ils se tenaient désormais épaule contre épaule, leurs sens en alerte. Une odeur de poudre et de brûlé leur monta au nez.

« Je ne reconnais pas le château, dit enfin Kin’.

— Moi non plus. Ça doit être un charme. Ils ont créé un champ de bataille parallèle. Bon sang, où est-ce qu’ils sont…

— Ils sont en danger. »

Charon jeta un regard au futur-Roi qui marchait à son côté ; si sa chemise restait déchirée sur son épaule, plus aucune trace n’y subsistait. La capacité de régénération des duellistes avait fait son travail.

« Tu disais qu’ils cherchaient autre chose que nous.

— J’ai ce sentiment, confirma Kin’. Pour une partie d’entre eux. J’étais sur les remparts il y a deux minutes…

— Toi aussi ?

— Avec Viviane. Nous ne nous sommes pas croisés. Nous avons vu arriver une troupe… particulière. Ils n’étaient pas à la cité. Trois hommes en blouse blanche et un en blouse noire, avec un casque à lunettes. Ils traînaient un appareil sur roues. On dirait une station d’études. »

Un tic fronça les sourcils de Charon. Il ne répondit pas. Tandis qu’ils avançaient sans direction ni destination au milieu d’un palais transformé en royaume hanté, les mots d’Arthur lui parvinrent – le couronné des temps lointains, qui brandissait encore l’épée.

« Tout ce qui n’est pas humain. Les fées, par exemple. »

Une silhouette haute émergea soudain du brouillard. Charon faillit lui rentrer dedans.

« Merlin, souffla-t-il, non sans un certain soulagement. Ne me refais jamais ça. La magie me met mal à l’aise.

— Tu ne vas pas aimer la suite », répliqua le magicien.

Les duellistes échangèrent un regard. Tous deux avaient compris : quelque chose avait changé chez Merlin. Il avait perdu de sa tranquillité souveraine. Ses gestes étaient plus nerveux, ses pas vifs. Le feu avait noirci le bas de ses manches, mais laissé ses mains intactes ; ils ne demandèrent pas d’où venaient ces traces.

« Où est-ce qu’elle est… où est-ce qu’elle a bien pu partir, marmonnait-il en boucle. »

Ils marchèrent encore un moment, avant que les rumeurs du fond de la brume ne reprennent.

« Alors vous voilà. Vous êtes au courant que vous allez tous mourir ici ? Rangez cet appareil. Qu’est-ce que vous voulez faire d’un aspirateur… »

Les trois hommes restèrent interdits. Mais Merlin se remit assez vite en route, suivant la voix avec une efficacité remarquable. Kin’ se prit à penser que même perdu la nuit, seul sur une barque au fond d’une nuit sans étoiles, même s’il mourait et ressuscitait sans mémoire, Merlin aurait reconnu la voix juvénile de Viviane.

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