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La Lande

Episode 10

Durentaille

Le lancier rejoignit son collègue, qui avait déjà entamé son travail de sape. Coup après coup, des brèches éventraient le bois, projetant des copeaux de temps à autres. Quelques habitants comprirent ce qui était en train de se passer. Avec une consternation presque sincère, le Commodore vit les dernières forces de la ville se rassembler et s'élancer vers la porte. C'était la dernière chose à faire. Leur tentative de protéger le chêne fut une aubaine pour les lions rouges : ils virent dans la foule compacte un troupeau à décimer. Leurs cavaliers ne les retinrent pas.

Par réflexe, le Commodore ferma les yeux. Il avait vu son lot d'horreurs, mais ça… les hurlements, les gargouillis suffisaient.

Ils ne durèrent pas cependant. La porte camouflée dans le chêne s'ouvrit à la volée. Elle claqua comme une sentence, faisant bondir le soldat et sa hache. Quelqu'un venait de sortir.

La femme aux yeux bandés s'était élancée vers la place centrale. Sa chevelure d'or flottant derrière elle, elle plongea entre les pattes massives des lions, passa par-dessus les cadavres et atteignit le rocher avant même que les cavaliers n'aient eu le temps de réagir. Ce fut tout juste s'ils se désintéressèrent de la population qu'ils massacraient, pour se tourner vers elle. Lorsque quelques-uns voulurent se reprendre, il était déjà trop tard.

Durentaille sortit de son fourreau de pierre, entraînant le lierre rouge comme un fanion. La lame mythique, intacte, jeta son éclat farouche sur la place. Alwyn la vit depuis le chêne. Il sentit revenir sa peur rampante, plus intense que jamais : cette épée-là vibrait de sa propre excitation. Elle avait soif.

Certains lions le comprirent. Leur instinct leur commanda de fuir aussitôt, et leurs maîtres préférèrent s'y accrocher. D'autres tentèrent de s'interposer. Peine perdue : l'épée offrait des yeux à l'aveugle. Elle s'abattit sur un cavalier comme sur une motte de beurre, le tranchant en deux du casque à la selle. Un fauve perdit ses quatre pattes en un coup ; son propriétaire courut encore quelques secondes après avoir eu la tête tranchée. Les habitants profitèrent de la panique générale pour se disperser. Leurs attaquants auraient tout donné pour les imiter, mais Durentaille ne leur laissait aucun répit.

Quelques jeunes gens s'étaient réfugiés dans le chêne. Ils refermèrent ensemble ce qui restait de la porte, faisant de leur mieux pour la bloquer. Alwyn s'accroupit. À travers l'une des brèches ouvertes par la hache, il tenta d'observer la place.

Il vit une apparition prodigieuse, à la chemise déchirée sur la moitié de la poitrine, qui rugissait seule comme toute une armée. Elle foulait au pied les corps que son épée fauchait. Tant qu’elle était courbée près du couronnée, l’aède n’avait pas remarqué sa taille impressionnante ; Trestana dépassait d’une tête bon nombre de ses adversaires. L'aura de la lame, rouge comme le lierre, l’avait défigurée. Alwyn avait pu trouver son visage doux, mais il n'en reconnaissait plus le moindre trait. Elle avait repéré son prochain sacrifice : le Commodore.

Ce dernier mit quelques secondes à sortir de sa paralysie. Il voulut viser, mais son cœur fit une embardée. Comme quelques minutes auparavant, quand le futur-Roi désarmé avait fait montre de sa sorcellerie.

Durentaille s'abattit de nouveau. Le casque d'or, fendu, roula sur la pierre.

L'officier recula en chancelant, les mains sur le visage.

« Espèce de sale… »

Trestana brandit l'épée une nouvelle fois. Trois soldats firent rempart de leur corps. La lame les traversa tous d'une percée ; mais cela laissa au Commodore le temps d'attraper la bride d'un lion en déshérence. Il se hissa sur son dos, leva le bras et cria quelque chose. À son signal, le plomb du ciel se fendit de nouveau. La déroute fut immédiate. Les cavaliers, avec ou sans montures, se rassemblèrent derrière leur chef et reprirent la route qu'ils avaient empruntée à l'aller. L'escadron s'éleva et disparut au-dessus des nuages.

Le calme qui suivit fut assourdissant. Après quelques minutes, les rares hommes encore debout commencèrent à revenir sur la place, sales et à bout de souffle. Ils se regardèrent comme s'ils se découvraient. Aucun d'entre eux n'était né quand Avalon avait repoussé l'envahisseur pour la dernière fois.

Alwyn sortit du chêne. Il scruta les alentours, l'estomac noué.

« Où est-ce qu'ils sont ? » marmonna-t-il.

Tous savaient qu'il parlait des duellistes. Une rumeur faible traversa le groupe. L'un des habitants leva la main. Son geste poli tranchait avec son état effroyable.

« Je les ai vus partir. Ils allaient vers l'ouest. Vers le palais. »

Alwyn reporta son regard vers Trestana.

« Ils sont partis là-bas. Ils doivent savoir, eux aussi. Ils veulent les achever.

– Merlin et Viviane sont au palais, se récria l'un des habitants. Ils les laisseront pas faire ! »

La jeune femme ne répondit pas. Elle paraissait elle-même sonnée. Enfin, elle remit sa chemise en place comme elle put, se pencha et tâtonna le sol. Elle trouva le casque. Ses mains le firent tourner avec précaution, en lurent les traits. Puis Trestana s'en coiffa.

Fondue dans sa chevelure, la parure guerrière semblait avoir été forgée pour elle.

« Restez ici, fit-elle. Occupez-vous d'Arthur, préparez le bûcher pour les morts. Nous reviendrons. J'ai dit.

– Tu pars seule ? » s'enquit l'un des habitants.

Sa question fut répétée en écho par ses compatriotes. Trestana tourna la tête ; elle ne le voyait pas, mais elle avait deviné l'endroit où se trouvait l'aède. Celui-ci comprit de suite, et inspira à fond.

« Je pars avec elle. »

Il lança un regard au vieux chêne, où l'on n'entendait plus un bruit.

« Et nous reviendrons tous les quatre. »

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