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Gueule de bois

Episode 9

22 h 50

Des étoiles dansent devant mes yeux. Je me force à continuer.

13 h 40
Ok alors apparemment la police a trouvé le corps du gars, ils savent que c’est un meurtre, ils se doutent de ce qui s’est passé parce que le gars était un de leurs suspects depuis longtemps ils ont réussi à attraper le tueur et ils sont en train de l’interroger mais il refuse de balancer ses collaborateurs. Meuf je sais pas quoi faire, je sais que tu m’as dit de rien dire mais là c’est chaud
18 h 31
Hé, t’es là ? Je suis pas bien je te jure, je veux pas aller en prison
18 h 32
Mais en même temps j’ai pas envie qu’elle aille en prison non plus
18 h 32
Quoique si ? Je sais pas quoi faire aaaaaaaaah

J’ai la tête qui tourne, j’étouffe à mesure que je commence à comprendre. Il y a eu un meurtre hier soir. Pas à ma fête, pendant ma fête. Pour une histoire de guerre de gangs, de conflits de territoire, qu’est-ce que j’en sais, est-ce que ma vie peut aller plus loin dans la surenchère des clichés de mauvais films ? Mais il y a eu un meurtre, et Julie le sait et je le savais aussi. Et apparemment, j’ai voulu couvrir Zoé plutôt que fournir à la police toutes les informations que je détiens.
Il faut que j’appelle Julie. Julie, ou Alizée, ou Octave, qu’importe, ils sont tous au courant apparemment. Il faut que je les appelle... Mais une répugnance me retient.
Je me prends la tête dans les mains. Ce n’est pas moi. C’est tellement éloigné de tout ce que je ferais. Je me suis toujours dit que je dénoncerais mes propres parents s’ils commettaient un meurtre, et ce même si la loi m’autorise à me taire. Parce que me taire, c’est absolument opposé à ma notion de la justice. Parce que je suis capable de faire taire mes sentiments les plus profonds si c’est pour faire ce que je dois faire.
Alors pourquoi ? Parce que j’étais bourrée ? Je ne peux pas croire que je sois à seulement quelques shots de tequila de renier tout ce en quoi je crois le plus profondément. Et pourtant, les mots sont clairs. « Je sais que tu m’as dit de rien dire. »

Zoé a dû me faire boire. Ce ne serait pas une excuse à l’absurdité de ma conduite, bien sûr, mais ça expliquerait beaucoup de choses. Elle m’a fait boire assez pour que j’oublie que je la déteste et pour que je me mette à la soutenir. Mais elle devait bien se douter que ce ne serait pas aussi simple, que ce soutien prendrait fin avec mon ébriété, et puis manifestement tous les autres savaient également.
Il fallait qu’elle fasse boire quelqu’un, et elle m’a choisie, moi. Mon cœur se soulève. Est-ce que le gars était mort, avant de venir à ma fête ? Est-ce qu’elle est venue exprès parce qu’elle savait que j’y serais, parce qu’elle savait qu’un peu d’alcool suffirait à me faire perdre la tête, parce qu’elle savait que je...
Je me mords violemment la lèvre. Que je quoi ? Que je rien. Rien du tout.
Je vais la dénoncer, maintenant que j’ai repris mes esprits. Ça ne fait aucun doute et elle s’est aveuglée en pensant que je serais trop faible pour le faire. Mais elle m’a utilisée et cette sensation me broie le ventre. Je claque des dents. J’ai envie de lui faire mal ou de me faire mal à moi-même.
Mon téléphone bipe, je fais un bond. C’est un nouvel SMS de Julie.

23 h 02
Bon, moi je vais parler. Désolée. Ça fait une vingtaine d’heures, je suppose qu’elle a réussi à aller suffisamment loin et ça va déjà nous mettre bien assez dans la merde.

Je me laisse tomber dans mon canapé, en proie à une incompréhensible deuxième vague de soulagement. J’ai le cœur qui bat de travers. Je n’étais pas censée couvrir Zoé éternellement, seulement assez longtemps pour qu’elle ait le temps de prendre le large. Donc, à partir du moment où elle a su pour le meurtre, chaque heure comptait pour filer le plus loin possible. Si elle avait participé à l’élaboration de la chose, faire un détour par ma soirée aurait été une lourde perte de temps, de cinq ou six heures exactement. C’est hautement improbable. Non seulement Zoé est innocente de ce qu’il s’est passé cette nuit, toute coupable qu’elle soit du reste, mais elle n’est pas venue ici pour profiter de moi. Elle est simplement venue pour moi. Quoi que Zoé m’ait fait, elle ne l’a pas prémédité. Et en réalité, il y a bien une probabilité que j’aie pris toute seule la décision de l’aider. Mais ça ne devrait pas me faire plaisir. Pourtant si.
Je retourne à la liste de mes messages reçus. Celui du numéro inconnu m’intrigue, tout à coup.
J’appuie dessus et instantanément, j’arrête de respirer.

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