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Gueule de bois

Episode 8

22 h 36

L’eau ruisselle le long de mon corps et m’aide à me calmer. J’en ai bien besoin. Que Zoé ait eu l’affront de venir écrire sur mon propre corps pendant que j’étais ivre morte me dégoûte à un point que je ne saurais nommer. La tension dans mes muscles a encore augmenté de trois ou quatre degrés. Je coupe l’eau et frotte avec rage les mots inscrits au marqueur.

Regarde dans la boite.

Cette fois, il n’y a pas de doute que c’est Zoé, je reconnais ces grandes boucles aristocratiques. Je ne saurais dire pourquoi l’auteur des post-its semble être différent. Tout ça me donne des migraines. Ou peut-être que j’ai des migraines à force de m’être cognée le crâne tout à l’heure. Merde. J’en ai marre. C’est totalement stupide, mais bizarrement, que Zoé ait mal orthographié « boite » est une source de satisfaction non négligeable. Disons que le ridicule ôte un peu de l’aspect angoissant. La dernière fois que j’ai oublié l’accent circonflexe, j’avais onze ans.
Je me rince et sors de la douche. Je fais un nouvel examen complet devant le miroir pour vérifier que je n’ai pas laissé passer une quelconque autre inscription, mais tout me semble bon. Je n’ai pas pris de vêtements propres avec moi, il faut donc que j’aille en serviette jusque dans ma chambre. Je garde le couteau.
C’est toujours un peu bizarre de me retrouver dans cette vieille chambre. Il y a des traces des dix-huit premières années de ma vie, ici. Les souvenirs affluent et-et-et bordel je crois que je sais pourquoi « boite » !
Je m’agenouille au bas de mon lit, farfouille et finis par trouver une large boîte à chaussures. Je l’avais scellée avec à un cadenas qui semble ne pas avoir été forcé. Mais le code à quatre chiffres a changé. Je ferme les yeux. Le code a changé. Il n’y avait que moi qui le connaissais. 1802, d’après la date du 18 février 2009, mort de mon grand-père, à mes onze ans. C’est vers cette période que j’ai décidé de créer une « boite à tristesse » (sic) où j’enfermais des symboles de ce qui pouvait me faire du mal. C’était une manière d’éloigner métaphoriquement la douleur. Il y avait plusieurs souvenirs de mon oncle, dedans. Il y avait d’autres choses un peu plus futiles. Le collier « meilleures amies » d’une amie d’enfance avec qui je m’étais brouillée définitivement, une feuille de papier sur laquelle j’avais écrit « stupide » dans tous les sens pour extérioriser d’avoir été ainsi qualifiée par ma mère, dans un moment de colère dont j’ai oublié la cause.

J’ai mal au ventre, comment Zoé a pu trouver mon code, je lui ai donné pendant que j’étais bourrée et que je ne savais plus ce que je disais, peut-être, je verrai ça plus tard, ce qui importe c’est que pour une fois j’ai l’impression de savoir exactement ce que je dois faire, je retourne à la cuisine, je récupère tous les post-its froissés à la poubelle, il y avait des chiffres marqués sur certains d’entre eux, quatre en tout, 4833 d’après l’ordre où je les ai trouvés, ça ne marche pas mais je ne me décourage pas, je teste méthodiquement chaque combinaison, le cadenas s’ouvre au bout de la huitième.
Tous mes muscles se détendent d’un coup, la pression s’évanouit si vite que j’en ai la tête qui tourne. Les voilà. Mes clés, ma carte SIM et le code de la box. C’est l’intense sensation de victoire qui fait trembler mes mains cette fois, je dois m’y reprendre à trois fois pour insérer la carte SIM dans mon téléphone, et à deux pour taper mon code PIN sans faute.
En quelques secondes, je suis accueillie par un déluge de messages et d’appels manqués. Je pousse un soupir d’aise : je suis à nouveau connectée au reste du monde. Je fais glisser hors de ma page d’accueil tous les « joyeux anniversaire » de ma famille élargie et le numéro inconnu qui s’est incrusté dans ma boîte de réception pour me concentrer sur les SMS de mes amis. Je ferai la tournée des remerciements plus tard.

Octave, d’abord.
4 h 12
Oui, je comprends totalement, mais fais quand même gaffe à toi. Et je parle pas que de l’alcool.

Je hausse un sourcil. Dire que je commençais à me sentir rassurée... Comment ça, je me suis mise en danger ? Que Zoé m’ait mise en danger, je m’y attendais, mais ça...
Je note aussi qu’il n’y a rien, dans la conversation précédente, à quoi Octave aurait pu répondre « oui, je comprends totalement ». Le dernier message, c’est lui qui l’a envoyé, pour me dire qu’il passait acheter à boire chez le gars bizarre en bas de chez moi. Deux hypothèses : soit il continuait une conversation commencée à l’oral, soit j’ai des messages qui ont disparu.

Alizée.
12 h 50
ptnjuis désolée jtais complètement pétée hier, jai rien compris, jaurais dû être là
12 h 51
je suis vraiment vraimentvraiment désolée
12 h 51
tu veux en parler ?
16 h 12
EH SALE TCHOIN ARRETE DE DORMIR
16 h 12
G PER REPONDS-MOI
16 h 13
ça va aller ??
19 h 37
jsuis encore une fois désolée dinsister comme une vieille morue mais jminquiète vraiment, jcomprends totalement stuveux rien dire mais stp juste que tes vivante
22 h 24
egnjkvsen
22 h 25
écris moi juste un point et après promis jte laisse tranquille, mais si j’ai rien demain 8 h jvienstaper à ta porte et jappelle les pompiers sil faut

Oups. Je me dépêche de lui envoyer le fameux point pour calmer son angoisse. Maintenant, il faudrait que quelqu’un vienne calmer la mienne. Qu’est-ce qu’il m’est arrivé de si grave pour que tout le monde soit paniqué à mon sujet ?

Julie.
13h40
Ok alors apparemment la police a trouvé le corps du gars

Quoi ?

…le corps du gars, ils savent que c’est un meurtre…

Quoi ?
Un cri étouffé remonte le long de ma gorge. Quelqu’un est mort ?
Quelqu’un s’est fait tuer à ma fête ?
Quoi ?

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