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Gueule de bois

Episode 7

21 h 41

L’avantage d’être envahie par la rage, c’est qu’elle outrepasse le malaise. Mais, tant qu’à faire, je préférerais vaincre les deux et revenir à un état serein. Je me pose sur le canapé et respire profondément. Je retourne à mon ordinateur et fiche une sous-partie de plus, mais je dois m’arrêter. Ma tête me fait mal, j’ai envie d’enfoncer des objets dans la table. Je reviens sur le canapé. Mes mains se crispent sur mes poignets et mes avant-bras.
Je crois que j’avais fait une liste, sur le bloc-notes de mon téléphone, de ce qui me permet de me détendre en cas de début de crise de panique. Je peux toujours essayer.
Il y a des choses qui n’étaient pas là hier. Je fronce les sourcils. J’ouvre le premier encart, tant pis pour ma volonté de ne plus participer aux petits jeux de piste de Zoé, j’y ai déjà manqué plus d’une fois.

T’as des jolis chzveuxxxxx

Parce que je syis timide mdrr

Oui je sais. mais tu sais qu’en vrau je te dëteste hein

Oui mdrrrrrrr

Bah t’es une connasse quoi

Mdrrrrr arrête de te moquzrrr

J’aime quand même tes cheveux. Et ta voix aussi

Je t’emmeeerde

Vnkrnk,dfnsjefkzren

C’est parce que qye je suis gênéee

Moi aussi

Oh, bon sang. Qu’est-ce que c’est encore que cette conversation ? Les deux premières fois, j’essaye de le lire comme un dialogue entre deux personnes, mais ça me semble plus logique d’y voir les paroles d’une seule personne, aka moi bourrée, en train de complimenter Zoé sur ses cheveux sur un bloc-notes pour éviter d’avoir à le faire en face. Je réfléchis tout de même qui d’autre j’aurais pu traiter de connasse. Sérieusement, personne ; pour rire, c’est une autre histoire. Tous mes amis sont des gens bien, mais qui sait, au détour d’une anecdote, on a vite fait de se moquer d’un comportement que les circonstances ne font pas apparaître comme très reluisantes.
Oui, il pourrait s’agir de quelqu’un d’autre que Zoé. D’ailleurs, si elle s’était souvenue de cette demi-conversation, elle l’aurait certainement supprimée. Mais au-delà de ça, il n’y avait littéralement personne à cette soirée qui m’impressionne assez pour déclencher mon embarras. Je suis loin d’être timide par nature. Si j’avais voulu complimenter une fille sur ses cheveux, je l’aurais fait sans détour et sans « mdrr » insupportables. Serais-je du genre, à l’opposé de 99 % de la population, que l’alcool effarouche au lieu de décomplexer ?
J’ai une sensation bizarre au creux de l’estomac, qui n’est ni vraiment de la peur, ni vraiment de la colère. L’impression d’avoir le cœur retourné comme une chaussette. L’impression d’une tristesse infinie. Je ne comprends pas pourquoi et ça m’énerve. Comme si mon âme se souvenait confusément de quelque chose qui m’a brisé le cœur cette nuit mais que je n’étais pas capable de placer dessus des souvenirs précis et événementiels.
Je secoue la tête. Bon. Voyons s’il y a autre chose dans ce bloc-notes. Une longue suite d’encarts vides. Je plisse le front en faisant défiler mon écran. Il doit y en avoir une bonne vingtaine comme ça. Tout en bas, un message unique :

3

Regarde dans ton dos.

Ma main se contracte sur le couteau et, l’instant suivant, je veux me donner des baffes pour cette réaction stupide. Bien sûr qu’il n’y a personne derrière moi. Je n’ai pas pu m’empêcher de vérifier pour être sûre mais je le savais.
J’enlève les coussins du canapé pour voir si je trouve un post-it supplémentaire, esprit influençable et manipulable que je suis, mais rien. Je grimace. Pourquoi je ne trouve jamais la solution à ces énigmes débiles dès la première tentative ?
Je tente également la table qui se trouvait dos à moi pendant que je dormais, dessus, dessous, entre le rebord et la table, sous les pieds, je m’écorche même les doigts à tenter de soulever une dalle qui me semble moins bien scellée que les autres.
Lorsque j’ai totalement épuisé ma zone de recherche, je décide que finalement, je n’avais pas envie de savoir, toujours cette lubie d’éviter de faire le jeu de Zoé. Mon sens des résolutions est à géométrie variable. Mon estime de moi-même aura vraiment pris de méchants coups au cours de ces dernières vingt-quatre heures, mais au moins je saurai que je peux toujours compter sur l’autodérision pour me détendre en situation de crise.

Je retourne ficher mon cours. Je trépigne. Je fais le tour de mon canapé, me rassieds dedans. Je réalise que je n’ai pas du tout cherché les techniques de relaxation. Je retourne dans mon bloc-notes.

– Pink Floyd

– Appeler quelqu’un

– Asmr

– Prendre une douche

– Imaginer un endroit calme

– Thé à la lavande

Que de bonnes idées. C’est fou ce que je suis inspirée quand je suis calme. Je décide donc de me faire un thé à la lavande tout en m’imaginant dorer au soleil d’une plage de sable chaud. J’ai le temps de prendre une douche bien chaude pendant que l’eau bout. Je ne me suis pas lavée depuis hier matin, ça me fera du bien de me sentir moins sale, et en plus, ma mère utilise un shampooing à la lavande.
Je ne peux pas m’empêcher de bloquer la porte avec un balai après l’avoir fermée à double tour. Je respire profondément et me débarrasse de mes vêtements sales, avant d’entrer dans la...
Une trace noire en bas de mon dos attire mon attention. Je repense à ce putain de « regarde dans ton dos », insulte quelques mamans et tords mes hanches pour présenter mon dos au miroir.

Regarde dans la boite.

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